Dinh Q. Lê entremêle les clichés pour tisser l’autre mémoire du Vietnam

22 février 2022   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dinh Q. Lê entremêle les clichés pour tisser l'autre mémoire du Vietnam

Jusqu’au 20 novembre, le musée du quai Branly – Jacques Chirac revient sur la carrière de Dinh Q. Lê avec Le Fil de la mémoire et autres photographies. Une rétrospective d’un œuvre sur la guerre du Vietnam, dont l’histoire a été ombragée par les représentations qu’en donnent les États-Unis.

Tout au long de sa carrière, les créations de Dinh Q. Lê semblent avoir suivi un seul et même fil rouge. Un Fil de la mémoire qu’il rembobine aujourd’hui à l’occasion d’une exposition au musée du quai Branly – Jacques Chirac. Car ses œuvres photographiques se distinguent par un entremêlement de clichés, au sens propre comme au sens figuré. Photoreportages de guerre ou tirages pris en studio, affiches de films hollywoodiens ou albums de familles inconnues, achetés par centaines sur des marchés ou lors de ventes aux enchères… Les images d’archives vernaculaires se tissent aux représentations populaires que les États-Unis se font du Vietnam. Pays qu’ils ont combattu de 1963 à 1975. Et si la guerre est terminée depuis longtemps, les souvenirs de chacun s’affrontent encore et toujours.

La déconstruction d’un reflet imparfait

Nous sommes en 1978. Les Khmers rouges menacent d’envahir le Vietnam. Dinh Q. Lê et sa famille – qui vivent à la frontière du Cambodge – fuient le pays pour les États-Unis. L’artiste en devenir est alors âgé de dix ans et découvre cette nation qui ne lui est pas inconnue. Si sa jeunesse lui permet d’embrasser le Nouveau Monde qui s’offre à lui, il n’oublie pas son passé pour autant. Au contraire, deux visions se confrontent et attestent qu’un même évènement génère toujours une infinité de réalités, toutes différentes et pourtant légitimes… Mais souvent inégales. Car, ici, une mémoire domine : celle d’Hollywood et son soft power, ses nombreux blockbusters qui prolongent l’idée de Destinée Manifeste. Une lointaine croyance selon laquelle l’Amérique a pour vocation divine d’étendre sa culture sur tous les territoires.

Dans chacune de ses séries, Dinh Q. Lê s’amuse de cette pluralité de points de vue dont l’existence est niée par beaucoup. Papier de soie délicat, images lenticulaires, installations suspendues, et autres illusions… Très tôt, le mouvement s’est imposé comme un thème récurrent. Inspirées de sa propre histoire mais également de celle de ceux qui émigrent, ses œuvres cinétiques font appel à la mémoire et multiplient les perspectives. Le tressage des photographies ou les collages de bandelettes de visages de manifestants jouent ainsi avec une forme de dévoilement, de dissimulation et de fusion. Une technique pleine d’imprévus – ancrée dans son héritage familial – qui matérialise l’élaboration tout comme la déconstruction d’un reflet imparfait. Et qui, par ses manquements, nous permet d’entrevoir d’autres récits et de réaffirmer les identités occultées qui se sont confondues dans le creuset de la remembrance collective.

© Dinh Q. Lê

© Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville

Les traumatismes passés

C’est à mesure qu’il s’est intéressé à la guerre du Vietnam que Dinh Q. Lê a entrepris son travail sur les mémoires. Son expérience du déracinement a été nourrie de clichés qui ne représentaient ni sa réalité ni celle de ses compatriotes. Mieux que quiconque, il sait que malgré le conflit, des moments heureux subsistaient. L’artiste a ainsi réuni aquarelles et croquis d’époques pour en composer une fresque – manière détournée de redonner la parole aux civils. Chronologie d’une période où les boîtiers étaient encore inaccessibles, les dessins cristallisent une joie de vivre. Ou autrement dit, des ensembles qui contrastent avec les tableaux esquissés par le cinéma américain.

Mais les résurgences collectives influencent notre façon d’appréhender nos souvenirs. Matériaux souples, ils se plient volontiers aux affres du temps, auxquels s’ajoutent les traumatismes passés que certains tairont quand d’autres raconteront. Les quelques tissages bleus en suspens sont alors semblables à des larmes ou des lambeaux, perles brisées en mille morceaux, à l’instar des individus. Polymorphes et palimpsestes, ils s’apparentent également à des étendards glorieux qui superposent les portraits de divinités à ceux des disparus. En entrelaçant une pléthore de réminiscences, Dinh Q. Lê parvient à sceller les mémoires en ce qu’elles sont véritablement : une déclinaison de souvenirs personnels et non une évocation uniforme, commune à toutes les nations.

© Collection Singapore Tyler Print Institute 1© Dinh Q. Lê

© Collection Singapore Tyler Print Institute

© Dinh Q. Lê

© Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville

Image d’ouverture © Dinh Q. Lê / Collection de l’artiste, Hô Chi Minh-Ville

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