On Country : entendre la terre

14 août 2025   •  
Écrit par Fabrice Laroche
On Country :  entendre la terre
© TonyAlbert&David Charles Collins Brittany Malbunka Reid, Warakurna Superheroes #6 2017 Superheroes 2017. Courtesy and Sullivan + Strumpf.
Portrait en noir et blanc d’une femme âgée, gros plan, regard intense et expressif.
© Brenda L Croft Matilda (Ngambri), 2020, from the series ‘Naabami (thou sshall/will see) : Barangarr (army of me)’.Courtesy the artist and Niagara Galleries

À Arles, On Country explore le lien vital entre terre, mémoire et futur. Cette plongée sensible dans la photographie australienne, entre voix autochtones et non autochtones, témoigne des regards contemporains sur le monde de demain. L’exposition est à découvrir jusqu’au 5 octobre 2025 à l’église Sainte-Anne.

Au cœur des Rencontres d’Arles 2025, cette première grande exposition consacrée à la photographie australienne réunit dix-sept artistes et collectifs. Autant d’identités, de voix, d’approches – autochtones et non autochtones – reliées par un fil commun : le lien à la terre. Country, au sens aborigène, ne parle pas seulement de territoire, mais aussi de mémoire, de spiritualité, d’enjeux politiques et de responsabilité envers le futur. Elias Redstone, commissaire et directeur artistique de PHOTO Australia, affirme : « Cette exposition amplifie la diversité et la profondeur des artistes australiens sur une scène mondiale prestigieuse. » Le parcours, également conçu par Kimberley Moulton (peuple Yorta Yorta), Pippa Milne et Brendan McCleary, trace un sillon pour les yeux, ouvre des résonances pour les oreilles. Rien n’est crié, tout se dépose.

Image aux tons chauds mêlant photographie de paysage et texte en pochoir rouge-orangé, portant le message : « NGANAMPA TJUKURPA MILMILPA – OUR CULTURE IS SACRED ».
© Robert Fielding, from the series Manta miil-miilpa (sacred earth), 2021. Courtesy the artist and Mimili Maku Arts.
KimberleyMoulton
Commissaire d’exposition
« L’Australie est faite de centaines de nations aborigènes et insulaires, avec des relations complexes à la terre, à l’eau, au ciel, et des savoirs incarnés qui relient passé, présent et futur. C’est ce que nous appelons Country. »

Des œuvres qui tissent la vie d’un continent

Bien loin de nous et pourtant si proche de notre réalité, où les mêmes enjeux sociétaux et culturels nous animent et nous parlent, ce voyage touche et donne la sensation d’avancer, avec cette force née de l’idée qu’il reste des chemins à tracer. Kimberley Moulton, commissaire invitée, rappelle : « L’Australie est faite de centaines de nations aborigènes et insulaires, avec des relations complexes à la terre, à l’eau, au ciel, et des savoirs incarnés qui relient passé, présent et futur. C’est ce que nous appelons Country. »
Dès l’entrée, la série Warakurna Superheroes, imaginée par Tony Albert (Kuku Yalanji) et photographiée par David Charles Collins avec les enfants de Warakurna, donne le ton. Force joyeuse : ces derniers posent en super-héros inventés, vêtus de bouts de tissus et de masques improvisés. L’un de ces portraits est devenu l’affiche du festival. Plus loin, Capemba Bumbarra déploie un cyanotype monumental de 38 mètres de soie bleue suspendue, imaginé par Sonja Carmichael et Elisa Jane Carmichael (Ngugi/Quandamooka). Le ruban traverse l’église comme une rivière flottante, mêlant tressage traditionnel à ce procédé ancien par réaction aux UV. Il suit le cours de l’eau douce – source, brousse, mangroves, océan – comme un récit transmis de génération en génération.

Cyanotype représentant une composition botanique et organique
© Elisa Jane Carmichael et Sonja Carmichael, Capemba Bumbarra (detail), 2023. Courtesy the artists and Onespace Gallery.

Entre rituels, mémoire et flamboyance queer

Puis vient Ritual and Ceremony de Maree Clarke (Yorta Yorta/Wamba Wamba/Mutti Mutti/Boonwurrung). Au cœur d’une série de portraits en noir et blanc, un visage s’impose : Uncle Jack Charles, acteur et doyen disparu. Il fait trois mètres de haut, est peint à l’ocre blanc, témoigne d’un regard profond, d’une mémoire vibrante, d’une dignité immense. À cette solennité répond l’exubérance des autoportraits du duo The Huxleys, composé de Will et Garrett Huxley (Gumbaynggirr/Yorta Yorta). Glam queer, paillettes, poses outrancières : un feu d’artifice qui brouille les lignes du genre, théâtral mais juste. Chaque œuvre trouve sa place. Lisa Sorgini capte les liens maternels dans des scènes suspendues. James Tylor (Kaurna) travaille l’absence : cadres manquants, vides qui racontent l’effacement colonial. Tout se joue en marge, jamais frontalement.

Un territoire habité, pas seulement traversé

Dernière arche, un souffle nous renverse : les portraits de Brenda L Croft (Gurindji/Malngin/Mudburra) dialoguent avec les voix du chœur Djinama Yilaga, qui chante en menero ngarigo et dhurga yuin. Le son emplit la nef ; passé et présent se confondent. Les visages demeurent muets, mais la tension entre image et chant bouleverse. Autour, d’autres artistes complètent le tableau : Atong Atem, Ying Ang, Michael Cook (Bidjara), J Davies, Liss Fenwick, Adam Ferguson,Robert Fielding (Yankunytjatjara/Western Arrernte), Ricky Maynard (Pakana), Tace Stevens (Noongar/Spinifex), Wani Toaishara, James Tylor. Chacun apporte sa voix, sa manière d’habiter l’image. Tous convergent vers un même horizon : un territoire vécu. L’exposition On Country dépasse le paysage ; elle touche au politique, à l’intime, au poétique. Elle ne cherche pas à convaincre ; elle ouvre un espace d’écoute et d’attention. Conversation multiple et vivante, où chaque œuvre laisse une trace. On traverse, on ressent. Et longtemps après la sortie, les voix du chœur Djinama Yilaga résonnent encore.


Collage vintage avec un paquebot. Collage d’une figure extravagante au visage peint en bleu, vêtue d’une robe dorée scintillante
© The Huxleys, Searching, from the series ‘Postcards from the Edge’ 2016–25. Courtesy the artists.
Portrait en noir et blanc homme aux cheveux longs et blancs, portant un masque blancs peint autour des yeux et un t-shirt noir orné de motifs graphiques blancs.
© Maree Clarke, Uncle Jack Charles, from the series ‘Ritual and Ceremony’, 2012. Courtesy the artist and Vivien Anderson Gallery.
Paysage désertique en noir et blanc, forme géométrique grise en triangle qui masque partiellement la photo.
©James Tylor, from the series ‘Economics of Minerals’, 2020. Courtesy the artist and Vivien Anderson Gallery, N.Smith Gallery & GAG Projects.
À lire aussi
Rencontres d'Arles 2025 : les coups de cœur de la rédaction
Montagne de Corte, Corse, 2022. © Jean-Michel André. Avec l’aimable autorisation de l’Institut pour la photographie / Galerie Sit Down.
Rencontres d’Arles 2025 : les coups de cœur de la rédaction
En parallèle de ses articles sur la 56e édition des Rencontres d’Arles, qui se tient jusqu’au 5 octobre 2025, la rédaction…
12 juillet 2025   •  
Les Rencontres d’Arles dévoilent la programmation de leur édition 2025
© Photographe amateur anonyme. Sans titre, Houlgate, France, 1931. Avec l’aimable autorisation de l’ancienne Collection Marion et Philippe Jacquier / Don de la Fondation Antoine de Galbert au musée de Grenoble.
Les Rencontres d’Arles dévoilent la programmation de leur édition 2025
La programmation de la 56e édition des Rencontres d’Arles vient d’être dévoilée. La plupart des expositions présentées répondront au…
21 mars 2025   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Explorez
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
© Salma Abedin Prithi
Mundane : la dramaturgie d’une violence sociale
Dans Mundane, série théâtrale aux contrastes maîtrisés, Salma Abedin Prithi met en scène la violence et ses dynamiques sociales dans son...
04 avril 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
© Birgit Jürgenssen
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
Fortes de 130 ans d'engagement auprès des artistes, les Galeries Lafayette s'associent aux quinze ans du Centre Pompidou-Metz. Le projet...
30 mars 2026   •  
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
© Auriane Kolodziej
Voici nos coups de cœur du salon unRepresented by a ppr oc he 2026
La 4e édition d’unRepresented by a ppr oc he se tient à l'espace Molière jusqu'au 12 avril 2026. Comme à l’accoutumée, le salon fait la...
Il y a 5 heures   •  
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
© Lore Van Houte
Lore Van Houte : le cyanotype comme journal intime et refuge poétique
Étudiante en sciences culturelles et artiste visuelle, Lore Van Houte capture la poésie de son environnement à travers le prisme bleuté...
Il y a 10 heures   •  
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes...
© Jonathan Chandi
Écran, écran, dis-moi ce que pensent les photographes…
Indissociables de notre quotidien, les écrans et les réseaux sociaux ont radicalement transformé notre rapport à l'image. Entre la...
09 avril 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
© Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
La programmation de la 57e édition des Rencontres d’Arles, qui se tiendra du 6 juillet au 4 octobre 2026, a été dévoilée. Les expositions...
08 avril 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet