« Le réel et les manières de le raconter n’intéressent plus »

28 août 2018   •  
Écrit par Anaïs Viand
« Le réel et les manières de le raconter n'intéressent plus »

Enfant, Jérémy Saint-Peyre rêvait de devenir écrivain. S’il choisit la photographie, il n’abandonne pas son premier amour. Il présentait cet été, lors des Rencontres d’Arles, une série expérimentale liant mots et images, Pour y remplir les journées d’une contrée mélancolique. Entretien.

Fisheye : Peux-tu te décrire en quelques mots ? Quand et comment es-tu devenu photographe ?

Jérémy Saint-Peyre : J’ai 31 ans, je suis photographe depuis 10 ans. J’ai fait des études d’arts appliqués. Si les matières scientifiques m’ont toujours intéressé, les disciplines ­artistiques m’attiraient davantage. Je voulais être écrivain quand j’avais une dizaine d’années, mais je fais 3 fautes par mot… J’ai tenté la musique, le dessin…sans succès. Avec la photo, ça a été plus simple. J’ai essayé, j’ai eu des ratés, et depuis je n’ai jamais cessé de continuer. Je me suis un peu amélioré.

J’ai appris à aimer l’image grâce à l’école et aux manuels scolaires du collège. J’ai une relation conflictuelle avec l’école et ce sont les photographies qui m’ont aider à mieux cerner et comprendre.

Habituellement, tu te présentes comme un photographe documentaire, quelle approche as-tu développée à travers ce projet ?

Avec ce travail, j’ai fait le grand écart. Je suis venu à la photographie par le reportage, les livres d’école, une approche pédagogique donc. J’aime beaucoup la photographie documentaire car elle me fait voyager et rencontrer des personnes que je ne croiserais jamais autrement. Voilà un genre qui casse les a priori aussi, ça permet de se remettre en question en tant qu’individu. Le souci ? Mes travaux documentaires ont peu de sujet/cadre bien délimités. Ils n’intéressent que les autres photographes.

J’ai donc décidé de travailler sur des thématiques différentes, en développant une approche qui repose sur mes envies. Désormais, je photographie ce qu’il me plaît et je vois où cela peut m’amener. J’aime expérimenter aussi. J’aime improviser et mettre au point des méthodes pour arriver au tirage que j’imagine.

© Jérémy Saint-Peyre

Quelle est l’histoire de ta série Pour y remplir les journées d’une contrée mélancolique ?

Pour y remplir les journées d’une contrée mélancolique

est un travail en cours qui a été présenté à Arles 2018, au sein de l’exposition collective Myop. J’ai commencé à imaginer des images, j’ai effectué des tests jusqu’à trouver la bonne méthode, celle qui permet de cadrer un univers qui me convient. Les photos se construisent au laboratoire plutôt qu’au moment du déclenchement. J’aime la lenteur laborieuse du procédé, opposée à la profusion et au volume du digital.

J’ai shooté la matière première sur deux semaines en octobre 2017. J’étais parti avec un équipement assez minime : un Canon EOS 650 datant de 1987 (aussi vieux que moi), un 40mm, un flash sabot, et 60 films (achetés en bobine de 30m et conditionnés maison). Le premier jour, j’ai shooté trois films et je me suis fait surprendre par une grosse averse. L’EOS 650 n’étant pas tropicalisé, il a pris l’eau et a court-circuité. Je me suis retrouvé avec 57 films vierges, sans boitier. J’ai finalement racheté un appareil sur place, un Pentax P30t avec un 28-80mm f/3.5-4.5. Je pense que cette notion de perte transparait dans mes images. On retrouve aussi une sorte de violence latente, du vide. En démarrant ce projet, je ne voulais rien montrer de particulier. J’ai juste voulu créer un monde fantasmagorique en proposant une lecture libre.

Un petit mot concernant le titre ?

C’est le premier “demi cut-up” qui m’est apparu dans le livre, le révélateur. Ça donnait la tonalité en laissant de la liberté au spectateur. J’aimais aussi que mon état se transforme en un territoire et une temporalité. Ça introduit un peu d’altérité dans le sens où des concepts intériorisés prennent une forme tangible, cette dernière est d’une nature invraisemblable et m’est extérieure.

Comment définirais-tu ton rapport à la littérature ? Comment as-tu intégré ce medium à ta série ?

J’ai un rapport ambivalent à la littérature. Quelque part j’ai toujours cette envie d’écrire, de devenir écrivain. La figure de l’écrivain continue de me séduire. Mais je n’ai ni le talent ni les connaissances. Bref, je ne suis pas écrivain, mais j’aime lire. J’aime l’écriture simple. Je n’ai aucun plaisir à lire du Flaubert ou du Sarraute. En revanche, Steinbeck, Burroughs, McCarthy, Orwell, Asimov, Gracq me parlent. Dans Pour y remplir les journées d’une contrée mélancolique, je ne pouvais pas tout exprimer par la photographie. J’ai dû trouver une manière de faire efficace, qui me soit accessible, et qui permet d’être, en quelque sorte, honnête avec le spectateur. J’ai donc décidé de faire des “demi cut-up”.

© Jérémy Saint-Peyre© Jérémy Saint-Peyre

Es-tu un habitué de cette technique ?

Le cut-up est une technique littéraire expérimentée par William S. Burroughs. Il découpait les textes originaux en fragments aléatoires puis les réarrangeait pour produire un nouveau texte. Dans mon cas, je parle de “demi cut-up” pour plusieurs raisons. Je ne découpe pas le texte original ni ne le réarrange. Je “cadre” certains mots et en mets d’autres “hors champ”, en les exposant ou en les masquant à l’encre et au pinceau. Je conserve également l’ordre d’écriture. Les contraintes me cadrent et participent à ma créativité. C’était important de travailler la matière première à travers les mots et le papier. Le texte n’est pas vraiment nouveau, il est fragmenté pour prendre un autre sens.
 Il y a au maximum un “demi cut-up” par page.
 Avec cette règle, je pouvais écrire par procuration.

Les textes lisibles me sont apparus par fragment, au fil de mes lectures et en fonction des shoots et des images que j’avais en tête. Le tout arrivait dans une ambiance particulière. Je tombais sur une séquence de mots qui me parlais, je l’entourais, puis je cherchais une suite sur la même page. Parfois je la trouvais, parfois non.

Je n’avais jamais travaillé ainsi. Et je n’aurais probablement plus recours à cette technique, cela serait un peu trop facile et cela m’ennuierait.

© Jérémy Saint-Peyre

Que raconte l’ouvrage que tu as choisi et qui t’a inspiré ?

Au château d’Argol

 (1938) de Julien Gracq est raconté comme un huis clos, onirique, sombre, surréaliste et gothique. Le roman raconte les relations de trois personnages : Albert, Herminien et Heide. S’il a beaucoup recours à la description, sa pensée n’est pas obscure pour autant. Il utilise du vocabulaire à profusion et semble se moquer de l’excès de style. Cela devient humoristique, presque gênant dans la forme. Les métaphores pensée/paysage sont claires et permettent de se concentrer sur la psyché des personnages. J’ai découvert cet écrivain en lisant un autre de ses ouvrages, Le rivage des Syrtes (1951). Le caractère et la vie de l’homme m’ont plu.

Au château d’Argol est le premier roman qu’il a écrit, il me fallait donc commencer par le début. Cette œuvre n’a pas été une source d’inspiration directe, mais les “demi cut-up” que j’y ai trouvés m’ont parfois inspiré des images, et sont venus en compléter d’autres. Mon processus créatif est chaotique, et de temps en temps quelque chose en échappe.

Quel rapport entretiens-tu avec le réel ?

Le réel est assez pourri. Avec des personnalités politiques comme Donald Trump, Vladimir Poutine, Viktor Orbán, Theresa May, Emmanuel Macron, Matteo Salvini, Mohamed ben Salman Al Saoud… l’écosystème s’effondre. Et puis surtout, le réel et les manières de le raconter n’intéressent pas ou plus. La curiosité n’est pas valorisée, il faut tout réduire dans des cadres étriqués et datés, forcément utilitaristes. Je pense à quitter la photographie du réel. Ne plus parler du réel ou l’aborder par la fiction. En ce moment, j’amorce un travail documentaire sur un pays imaginaire : le Farghestan. Nom que j’emprunte encore à Julien Gracq. Il s’agit du pays ennemi de la république d’Orsenna dont est issu le héros de Le Rivage des Syrtes. L’auteur dépeint un pays fictif ayant subi un traumatisme mystérieux (guerre, catastrophe écologique, délitement…). Afin de le peupler et de lui donner corps, je cherche des personnes qui peuvent représenter ce mystère – tant par leur physique que par leur histoire personnelle. Mon pays imaginaire sera rempli de témoignages bien réels…

Trois mots pour décrire ce travail ?

Manuel, incertain et trouble.

© Jérémy Saint-Peyre

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