Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »

Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Scan gant de moto
© Tassiana Aït-Tahar / Fisheye Éditions

Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life chez Fisheye Editions, un ouvrage immersif retraçant ses années passées en tant que livreuse chez Uber Eats. Entre récit intime, témoignage sociologique et humour grinçant, elle y livre la réalité vue de l’intérieur d’un métier aux conditions précaires.

Gemma Puig de Fabregas : Tu dis souvent que la photo t’a sauvée, pourquoi ? 

Tassiana Aït-Tahar : J’avais 22 ans, et comme j’ai un big TDAH [trouble de l’attention et de l’hyperactivité, ndlr], la scolarité, ça a toujours été compliqué pour moi. On m’avait cataloguée comme mauvaise élève. J’ai découvert la photo grâce à un projet associatif et ça a été une révélation, un truc chimique, transcendant. J’ai un énorme besoin de justice et je pense que la photo a été une manière pour moi de partager mes idées sans être trop frontale. Sans ça, j’aurai sans doute fait des études pour plaire à mes parents et rentrer dans le système. 

Pourquoi avoir choisi de raconter ton expérience chez Uber Eats dans ce livre, tout en gardant ton propre vocabulaire ? 

J’ai commencé la livraison en 2018, à Metz, et j’en ai fait pendant cinq ans ensuite, y compris en région parisienne, dans le 94. J’avais envie de tout mettre à plat et de mêler mes photos avec le texte pour parler de ce que j’ai vécu. Je voulais qu’on ait l’impression d’être dans ma tête, qu’on me comprenne, c’est pour ça que l’écriture est très orale. C’est une étude sociologique que je fais. Ce livre est pour le peuple. Je refuse de sur-intellectualiser. Je voulais absolument garder mes blagues et mes réfs sur Internet ! Pour moi, c’est du mépris de classe de devoir traduire un mot pour ceux qui ne viennent pas de ma communauté. Quand je ne comprends pas un mot technique dans un livre, je fais l’effort d’aller le chercher alors pourquoi ça ne se ferait pas dans l’autre sens ? J’ai choisi la simplicité et la facilité pour que ce soit accessible sans devoir me restreindre.

TassianaAït-Tahar
artiste
« J’ai un énorme besoin de justice et je pense que la photo a été une manière pour moi de partager mes idées sans être trop frontale. »
Hommes en rond assis et sur des scooters
© Tassiana Aït-Tahar / Fisheye Éditions
Livre et couverture Uber Life
Fisheye Éditions
160 pages
38,99 €

Penses-tu que ton travail, notamment ton expo au CENTQUATRE-PARIS en 2022, a fait évoluer les choses ? 

J’en suis convaincue. Au CENTQUATRE-PARIS, j’ai eu 300 visites par jour ! Plein de gens m’ont dit qu’ils ne se doutaient pas de ce qu’on vivait au quotidien et qu’ils allaient faire des efforts. Après ça, il y a eu une effervescence autour des dérives des plateformes. À l’époque, j’étais toujours livreuse et j’avais même senti un changement : les clients étaient beaucoup plus cool, ils descendaient. Je sais que je plante des graines, même si les arbres ne poussent pas tout de suite… Si je peux toucher 500 personnes avec le livre et que vingt changent leurs habitudes, ce sera une victoire.

Tu abordes des situations hardcore, mais toujours avec une touche d’humour… 

Je kiffe la vie, j’ai toujours essayé de me taper des barres, même dans les trucs les plus chiants ! Lors de la pandémie de Covid-19, quand ça applaudissait à 20 heures pour toute la France sauf pour nous, on disait « merci, merci » et on rigolait. C’est cynique, car on sait que personne n’en avait rien à carrer de nous. Mais quand tu racontes tes anecdotes de bagarres, l’humour permet de relativiser, de prendre du recul. C’est comme ça qu’on a le plus d’impact, sans faire la morale aux gens.

Cet article est également à retrouver dans Fisheye #75.

Tassiana Aït-Tahar lancera Uber Life, ce vendredi 27 mars, à partir de 19 heures, à la librairie du Jour. 

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