Viols et vérités

14 février 2020   •  
Écrit par Anaïs Viand
Viols et vérités

Laia Abril présente On rape, le deuxième chapitre de sa série A History of Misogyny. Un nouvel opus dédié au viol et à ses mécanismes d’institutionnalisation. Une exposition glaçante et indispensable, visible à la galerie Les Filles du Calvaire jusqu’au 22 février.

Pourquoi les victimes de viols sont-elles trop souvent jugées coupables ? La notion de masculinité est-elle nécessairement liée aux violences sexuelles ? Pourquoi faut-il attendre que plus d’1,7 million de personnes signent une pétition pour que des hommes soient jugés comme auteurs de viols collectifs et non comme auteurs de graves dommages ? La violence sexuelle est-elle devenue une norme ? En Inde, les femmes qui résistent à l’agression se font raser la tête. La liste des inepties exposées à la galerie Les Filles du Calvaire est longue, et les questions associées tout autant. Laia Abril, formée au journalisme, signe une fois de plus un travail impressionnant. « J’aime collecter et connecter des informations entre elles. Mon rôle ? Rendre visibles des sujets invisibles », confie l’artiste espagnole qui partage, à Paris, et en exclusivité, le second chapitre de son vaste projet amorcé en 2016 : A History of Misogyny.

« Je voulais comprendre pourquoi certaines structures institutionnelles telles que la justice, le droit, et la politique, non seulement échouaient face aux victimes de viols, mais encourageaient en réalité les agresseurs, en préservant les rapports de pouvoir et le viol comme norme sociale », explique l’artiste. Pour ce faire, elle développe le même protocole que pour son précédent chapitre. L’installation se compose de clichés noir et blanc clinique, d’étranges objets, et de témoignages bouleversants. En parcourant les deux espaces d’exposition, il est finalement plus difficile de lire les images que de les regarder.

« J’ai vu mon mari pour la première fois le jour de mon mariage. Ses amis m’ont conduit à lui. Je pensais que je n’allais pas pouvoir le supporter, car j’étais furieuse contre lui, j’aimais un autre homme et je rêvais de devenir sa femme. Au lieu de cela, j’ai été forcée d’épouser l’homme qui m’avait kidnappée » Alina, Kyrgystan

Poser les bonnes questions

Plus qu’une exposition, On rape s’impose comme un acte politique. Pour preuve, Laia Abril a démarré ce projet à la suite d’un fait divers local profondément marquant et entraînant la plus grande protestation féministe de l’histoire du pays. « En 2018, la justice espagnole a libéré cinq hommes qui avaient violé une jeune femme de 18 ans, jugés initialement pour abus sexuel plutôt que pour viol, remettant en question la jurisprudence espagnole face au viol. » Son protocole ne suit pas une chronologie, elle revisite pourtant l’histoire afin d’identifier « les stéréotypes et les mythes fondés sur le genre ». L’inexistence d’un terme médical désignant le vagin jusqu’au 18e siècle, les kits de preuve de viol distribués aux États-Unis dans les années 1970 ou encore les camps de viol pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), la photographe espagnole ne ferme les yeux sur aucune horreur et s’attaque aux institutions et autres figures de l’autorité. Dans son viseur ? L’armée, la politique ou encore la religion… L’œuvre Intitrable rassemblant plus de 3000 portraits trouvés dans les bases de données en ligne de prêtres catholiques termine ce parcours plus que nauséeux. Oui, le corps d’une femme n’est pas une scène de crime ni un défouloir. Oui, les structures institutionnelles doivent enfin reconnaître leurs responsabilités. Et non, la misogynie ne doit pas s’imposer comme une notion intemporelle. Une fois encore, Laia Abril pose les bonnes questions, et rétablit la vérité.

 

Le samedi 15 février, à 15h, Laia Abril sera présente à la galerie Les Filles du Calvaire pour une rencontre/discussion avec Valérie Duponchelle (grand reporter art au Figaro). Entrée libre, dans la limite des places disponibles. 

© Laia Abril / Courtesy Les Filles du Calvaire© Laia Abril / Courtesy Les Filles du Calvaire

© Laia Abril / Courtesy Les Filles du Calvaire

© Laia Abril / Courtesy Les Filles du Calvaire

© Galerie Filles Du Calvaire© Galerie Filles Du Calvaire

© Galerie Filles Du Calvaire

Explorez
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l'Afghanistan vu de l'intérieur par Elise Blanchard
© Elise Blanchard
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l’Afghanistan vu de l’intérieur par Elise Blanchard
Jusqu'au 7 novembre 2026, Elise Blanchard présente Vu de l'intérieur, l'Afghanistan depuis le retour des Talibans, une immersion de sept...
06 novembre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
LaCinetek : quand Raymond Depardon plongeait au cœur du système judiciaire
Image issue de Faits divers de Raymond Depardon © Raymond Depardon
LaCinetek : quand Raymond Depardon plongeait au cœur du système judiciaire
Jusqu'au 5 décembre 2026, LaCinetek met à disposition, dans son abonnement, deux films documentaires de Raymond Depardon : Faits divers...
05 novembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Noubia © Mohamed Bourouissa
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Jusqu’au 7 novembre, la commune de Fontenay-sous-Bois accueille la première édition de FLASH, festival social et citoyen qui dresse un...
06 octobre 2026   •  
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
© Philippe Vermès
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
Alain Paviot nous a quittés ce mardi 29 septembre. Pionnier du marché de l’art, il a créé l’une des premières galeries de photographies...
29 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Au Hangar, à Bruxelles, les photographes réinventent leur médium
© Fisheye
Au Hangar, à Bruxelles, les photographes réinventent leur médium
Jusqu’au 20 décembre 2026, le Hangar, à Bruxelles, présente Reinventing Photography. Vingt projets dans un lieu dédié à la photo : la...
07 novembre 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Des premières séries aux foires, Fisheye #79 et le parcours des photographes
© Jonas Glanz
Des premières séries aux foires, Fisheye #79 et le parcours des photographes
Disponible à compter de ce samedi 7 novembre, Fisheye #79 retrace le parcours des photographes à travers son dossier. Les portfolios...
07 novembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Vestiges indociles ou les souvenirs évanescents de Léonard Bourgois-Beaulieu
© Léonard Bourgois-Beaulieu
Les Vestiges indociles ou les souvenirs évanescents de Léonard Bourgois-Beaulieu
Jusqu’au 28 novembre 2026, au cœur du 3e arrondissement parisien, la galerie Alain Gutharc se fait l’écrin de fragments de mémoire voués...
06 novembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l'Afghanistan vu de l'intérieur par Elise Blanchard
© Elise Blanchard
Prix Bayeux Calvados-Normandie : l’Afghanistan vu de l’intérieur par Elise Blanchard
Jusqu'au 7 novembre 2026, Elise Blanchard présente Vu de l'intérieur, l'Afghanistan depuis le retour des Talibans, une immersion de sept...
06 novembre 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA