10 femmes qui font la photo : Marion Hislen

20 décembre 2018   •  
Écrit par Fisheye Magazine
10 femmes qui font la photo : Marion Hislen

Déléguée à la photographie au sein de la Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture depuis janvier 2018, l’énergique Marion Hislen milite activement pour une plus grande reconnaissance des photographes. Une reconnaissance qui passe notamment par la rétribution de leur exposition, comme l’impose la loi, et par une plus grande attention à la parité entre hommes et femmes. Cet article, rédigé par Sofia Fischer, est à retrouver dans notre dernier numéro.

Elle était attendue depuis longtemps, laissée pour compte depuis plusieurs quinquennats, la Délégation à la photographie a finalement vu le jour en début d’année, quand Françoise Nyssen était encore ministre de la Culture. Et c’est Marion Hislen, ancienne directrice du festival Circulation(s), qui a été choisie pour piloter la machine. Une nomination qui officialise l’inscription de la photographie au sein de la Direction générale de la création artistique (DGCA), mais qui a aussi marqué un tournant féministe et militant pour le monde de la photographie.

Pendant ses premiers mois au ministère, Marion Hislen a commencé par mettre les femmes à l’honneur. Celle qui se définit comme une militante féministe a mis sur pied, en collaboration avec Paris Photo, le parcours exclusivement féminin Elles x Paris Photo, une initiative confiée à la commissaire indépendante Fannie Escoulen. « Attention, nous ne réinventons pas le programme. Pas de traitement de faveur, puisque les femmes photographes existent déjà : elles sont juste moins visibles que les hommes. Nous ne changeons pas le verre d’eau, ni la quantité de liquide : nous le regardons juste différemment », précise-t-elle. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le mouvement #Metoo a marqué un tournant. « Nous avons été élevées dans un machisme inconscient. Sans réveil, sans prise de conscience, ça peut durer à l’infini. » Et le mouvement fait son chemin jusqu’à la photo. « Tous les décideurs de ce monde sont de plus en plus souvent interpellés – et le fait qu’ils le soient les oblige à se poser la question. C’est le début de tout. Ils pensent bien faire quand ils disent : “Je ne regarde jamais le genre.” Sauf que, au final, ils ne choisissent que des hommes. Ça veut dire, en creux, que le travail des femmes serait moins bon. Et ça, c’est inacceptable. »

La déléguée à la photographie souffle, élève la voix, touille son café à en faire déborder la tasse : le sujet l’agace. « Il faut comprendre que ce sont des dossiers passés de main en main par des hommes, choisis et sélectionnés par des directeurs, par des centres d’art dirigés par des hommes. Le pire, c’est que je pense qu’ils sont sincères quand ils disent qu’ils ne regardent pas le genre, qu’ils ne voient pas tout ça. »

© Peter Puklus© Peter Puklus

© Peter Puklus

Il faut faire attention au genre

Sans parler des photographes hommes qui peuvent partir plus facilement en reportage ou en résidence que les femmes. « Le statut de free-lance est une lutte. Quand on est free-lance et femme, c’est un combat de tous les jours. Quand on considère que c’est encore la femme qui s’occupe du dîner, des lessives, des rendez-vous chez le médecin, du tutu qu’il faut acheter pour la grande, des cris la nuit, des anniversaires… Alors oui, elles produisent moins, car elles sont à la sortie de l’école à 16 heures. Il faut qu’il y ait un travail des commissaires et des directeurs d’institution ; un travail conscient pour rétablir les choses. Il faut faire attention au genre ! C’est leur boulot d’aller chercher des pépites, de s’embêter un peu ! »

Faut-il donc entendre par là que le ministère de la Culture prône une politique de discrimination positive ? « C’est vu comme un gros mot. C’est normal, on entend “discrimination”, ça ne donne pas envie. Mais appelez ça comme vous voulez, si on doit en passer par là, je dis oui! Si la société n’est pas capable d’évoluer par elle-même, alors il faut y aller au forceps. » Autre cheval de bataille de Marion Hislen: défendre le droit de présentation publique. Car, contrairement aux idées reçues, le droit de présentation (ou droit d’exposition) existe bel et bien dans la loi : tout artiste se doit d’être rétribué pour la monstration de son œuvre. L’été dernier, Françoise Nyssen avait posté un tweet réclamant que les photographes exposés à Visa pour l’Image, à Perpignan, soient rémunérés. Jean-François Leroy, directeur du festival, a annoncé dans la foulée que l’édition 2018 rétribuerait tous les exposants pour la première fois de son histoire. Marion Hislen veut élargir cette pratique à tous les événements photographiques qui « ignorent la loi » depuis trop longtemps. « Quand vous allez à un vernissage, le commissaire d’exposition est payé, comme le scénographe, le graphiste ou le traiteur. Tous, sauf le photographe. C’est une pratique qui doit changer au plus vite! »

Lorsqu’on l’interroge sur les photographes qui l’ont marquée récemment, Marion cite Alexandra Catiere, qui vient de sortir un livre revenant sur quinze ans de recherches – Behind The Glass, aux éditions Chose Commune. Un travail qui la touche et dans lequel elle trouve « une sorte de mélancolie russe ». Il y a aussi Marina Gadonneix, lauréate du Dummy Book Award 2018 à Arles, qui travaille sur la temporalité de l’image en photographiant l’instant décalé, quand l’action est passée ou à venir. Et bien sûr, Peter Puklus et son immense installation au festival Images Vevey, en Suisse : The Hero Mother – How to build a house interroge le rôle des hommes et des femmes dans la société. Un monde où la maternité resterait une activité héroïque présumée, et la paternité impliquerait une construction de foyer à protéger.

© Alexandra Catiere

© Alexandra Catiere

© Alexandra Catiere

© Peter Puklus, courtesy Galerie Folia© Peter Puklus, courtesy Galerie Folia

© Peter Puklus, courtesy Galerie Folia

Cet article est à retrouver dans Fisheye #33, en kiosque et disponible ici.

Explorez
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •  
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
© maximeimbert / Instagram
Sélection Instagram #547 : sororité, joie et liberté
À l'approche du 8 mars, notre sélection Instagram célèbre les femmes par le prisme de l'amitié, de l'insouciance et de la...
04 mars 2026   •  
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
© Paulina Korobkiewicz
Les coups de cœur #576 : Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer
Paulina Korobkiewicz et Andreas Hammer, nos coups de cœur de la semaine, documentent des aspects du monde dans des approches distinctes....
02 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Robert Capa : au plus près
© Robert Capa / Italie — Près de Troina. Août 1943. Un paysan sicilien indique à un officier américain la direction prise par les Allemands.
Robert Capa : au plus près
Le musée de la Libération de Paris consacre, jusqu’au 20 décembre 2026, une exposition en hommage à Robert Capa, figure majeure de la...
28 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Beyond Our Horizons à la galerie du 19M : voyage au cœur du savoir-faire
Le19M © Mickael Llorca
Beyond Our Horizons à la galerie du 19M : voyage au cœur du savoir-faire
Jusqu’au 26 avril 2026, la galerie du 19M vous propose un voyage au cœur de la transmission, du savoir-faire et de la matière avec Beyond...
07 mars 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
© Zanele Muholi
La Fondation Hasselblad annonce le nom de la personne lauréate de son édition 2026
Le 6 mars 2026, à Göteborg, la Fondation Hasselblad a dévoilé le nom de la personne lauréate de son édition 2026. Il s’agit de l’artiste...
06 mars 2026   •  
12 expositions photographiques à découvrir en mars 2026
© Lucie Pastureau
12 expositions photographiques à découvrir en mars 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en mars 2026....
06 mars 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
© Malick Sidibé
Malick Sidibé célébré par Reporters sans frontières
Pour son 81e album photographique, Reporters sans frontières, l’association pour la liberté de la presse, met à l’honneur l’ouvrage de...
05 mars 2026   •