Exposés jusqu’au 3 janvier au musée PoMo à Trondheim, en Norvège, à quelques kilomètres au-dessus du cercle arctique, les portraits de montagnes en camaïeu de bleu de Catherine Opie font, en filigrane, son autoportrait caché.
« Je suis tombée amoureuse d’une couleur – la couleur bleue, en l’occurrence – comme on tombe dans les rets d’un sortilège, et je me suis battue pour rester sous son influence et m’en libérer, alternativement. » Ainsi commence le recueil de pensées sur la couleur bleu Bleuets (2012) de l’autrice Maggie Nelson. L’incipit aurait bien pu être écrit par la photographe américaine Catherine Opie pour préfacer sa dernière grande série en date : une chaîne d’images de montagnes norvégiennes en bleu et en neige, capturées il y a deux ans pendant un road-trip de trois semaines au cœur de l’hiver et du froid des fjords. « Je suis tombée amoureuse de la Norvège il y a quinze ans. Il y a ici une consistance et une constance du bleu que je n’ai jamais vues nulle part ailleurs », confie la photographe, que l’éclat du Nord poursuit depuis. « J’ai développé une obsession. Je voulais trouver comment faire pour traduire cette lumière en photographie. »
Méditation majeure
Plus d’une décennie après, l’occasion se présente pour la photographe de percer le mystère : le nouveau musée d’art contemporain PoMo à Trondheim, ville lisière du cercle arctique, s’apprête à ouvrir ses portes début 2025. Son couple de fondateurs, Monica et Robert Reitan, suit la trajectoire de Catherine Opie depuis longtemps. Avec leur soutien, la photographe prépare un périple de vingt et un jours en vue de capturer, autant que faire se peut, le secret silencieux des montagnes norvégiennes. Le résultat, visible cet hiver jusqu’au 3 janvier dans les salles du PoMo, est éblouissant. En 53 tirages, l’artiste tire le portrait de paysages qui pourraient bien sembler vus et revus, mais qui, par la force de son regard patient, n’ont rien de tel. « Tout au long de ma carrière, je me suis intéressée à cette question de l’image clichée. Que veut dire un coucher de soleil parfait ? Une montagne enneigée ? Une pleine lune ? Avec cette série, je voulais traduire la réalité, sans tomber dans le cliché des paysages à la National Geographic », explique la photographe, qui rappelle qu’elle n’a utilisé aucune retouche – seulement trois appareils et cinq objectifs. Loin de l’IA, capable de créer dix fausses images d’une « montagne norvégienne à l’aube » en une seconde, Catherine Opie a pris le temps de prendre la mesure de l’espace : « Je n’invente rien. J’ai passé des heures debout dans le froid pour capturer chacune de ces montagnes. À force, une forme de méditation s’installe. »

PoMo Collection © Catherine Opie

© Catherine Opie. Courtesy the artist; Regen Projects, Los Angeles; Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, London, and Seoul; Thomas Dane Gallery. London and Napoli.
Portraits cachés
Une méditation dont ses photographies se font la médiation : de salle en salle, on plonge nous-mêmes petit à petit dans le silence et la sagesse de ces immenses montagnes. « J’ai vécu des moments fous face à elles. Ces photographies sont une porte vers cette transcendance », explique encore Catherine Opie, qui tire à travers le portrait de ces grandes dames son propre portrait caché. En toile de fond, deux ruptures de vie cruciales teintent la série d’une vaste mélancolie : celle de la séparation amoureuse et du divorce de sa compagne, et celle de son départ à la retraite de l’école d’art CalArts de Los Angeles, où l’artiste a enseigné pendant quarante-deux ans. La photographe, connue avant tout pour ses portraits de la communauté LGBTQIA+ et de célébrités de l’art contemporain tels que David Hockney, John Baldessari, Kara Walker ou Lawrence Weiner, transpose ici à merveille sa maîtrise du portrait de l’autre pour faire, tout à la fois, le sien et celui de la planète bleue. Ou plutôt de la planète blues : « Le bleu est rattaché à un état dépressif. De ces photographies se dégage une grande tristesse, mais aussi un grand espoir », nous confie Catherine Opie lorsqu’on lui demande à quoi elle associe la couleur.
L’appel du Nord
En prenant le bleu comme fil rouge de la série, la photographe s’inscrit, en toute conscience, dans une plus vaste histoire de l’art : elle cite avec révérence le célèbre bleu de Klein, le fameux film Blue (1993) de Derek Jarman, mais aussi l’essai The blue of distance, dans lequel la féministe et activiste écologiste Rebecca Solnit file une métaphore de la solitude, la nostalgie et la lumière bleue telle que pensée par les physiciens. Et c’est sans oublier Edward Munch, à qui Catherine Opie fait ouvertement référence dans Munch Sky. Comme tous les autres, ce portrait d’une montagne à l’aurore est pris à la verticale – comme le veut la tradition picturale du portrait, mais pas celle du paysage. En relevant l’horizon de l’horizontale à la verticale, Catherine Opie nous révèle ici ce que l’appel du Nord lui a rappelé : « Il faut comprendre que les montagnes sont magiques. Elles sont un cadeau ». Qui relève de tout blues.

© Catherine Opie. Courtesy the artist; Regen Projects, Los Angeles; Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, London, and Seoul; Thomas Dane Gallery. London and Napoli.

PoMo Collection © Catherine Opie

© Catherine Opie. Courtesy the artist; Regen Projects, Los Angeles; Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, London, and Seoul; Thomas Dane Gallery. London and Napoli.