« Comprendre les raisons qui poussent une communauté à vivre hors réseau »

28 mai 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Comprendre les raisons qui poussent une communauté à vivre hors réseau »

Le photographe espagnol Jordi Ruiz Cirera présente, au Festival Circulation(s), Los Menonos, un projet documentaire dédié aux mennonites, une communauté menant une vie paisible, loin du monde moderne. Entretien.

Fisheye : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Jordi Ruiz Cirera :  Je suis un photographe et réalisateur barcelonais, installé au Mexique. Là-bas, je travaille sur des projets au long cours, souvent inspirés par les migrations de la région.

Quel est ton parcours photographique ?

J’ai commencé en autodidacte, en essayant différents boîtiers, et j’ai ensuite rejoint un Master au London College of Communication, en 2011. Depuis, je travaille en tant que photographe freelance, en réalisant des projets personnels, comme Los Menonos, que j’expose à Circulation(s) – qui était d’ailleurs mon tout premier long projet – ainsi que des commandes pour des médias, des associations ou des sociétés.

Comment abordes-tu tes projets ?

J’ai une préférence pour les travaux documentaires, et j’aime passer du temps avec mes sujets. Cependant, ma façon de procéder a beaucoup changé, depuis mon premier projet. J’avais l’habitude de rester le plus longtemps possible dans un endroit, en essayant de me faire oublier, afin de capturer le quotidien tel qu’il est. Si je pense toujours que cette approche est particulièrement efficace, je n’ai parfois pas les moyens de le faire. J’ai donc choisi d’emporter un boîtier moyen format avec moi, qui me permet de nouer des liens différents avec mes modèles.

Peux-tu m’en dire plus sur la communauté mennonite, sujet de ta série Los Menonos ?

Il existe plusieurs communautés mennonites, toutes installées dans la partie est de la Bolivie. Elles viennent du Canada, du Mexique et du Belize et ont migré dans les années 1950 – pour diverses raisons, elles ne pouvaient continuer à vivre sur leurs terres d’origine. Les mennonites vivent sans équipement moderne : ils n’utilisent pas de voiture, ni de téléphone ou d’ordinateur. Ils vivent une existence paisible, loin des sociétés contemporaines.

© Jordi Ruiz Cirera

Comment as-tu eu l’idée de travailler sur un tel projet ?

J’ai commencé ce projet par pure curiosité. Je souhaitais essayer de comprendre les raisons qui poussent une si grande communauté à vivre « hors réseau » et à refuser toute modernité. En découvrant leur existence, j’ai tout de suite été tenté de documenter leur quotidien. J’ai passé environ un mois au sein de ces communautés, et j’y suis retourné une année plus tard. Les images exposées à Circulation(s) proviennent, pour la plupart, de ce deuxième voyage. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de réaliser des portraits, afin de présenter une autre facette des mennonites.

Quelle autre facette ?

Je me suis rendu en Bolivie pour la première fois en 2010, avant d’avoir commencé mes études de photographie. En 2011, durant mon master, j’ai découvert de nombreux reportages, plus « classiques » sur d’autres communautés. Si ces projets me semblaient intéressants, ils ne proposaient rien de nouveau. J’ai donc pensé à réaliser des portraits. Ceux-ci pouvaient être montrés indépendamment du reste de la série, et me permettaient de documenter la réalité des mennonites. En les observant – leurs vêtements, leur apparence physique, leurs maisons, leur trace de bronzage… – on remarque alors l’importance de la notion de communauté dans leur quotidien.

Qu’as-tu appris, durant ces voyages ? Comment t’ont-ils accueilli ?

En les observant et en leur parlant, j’ai appris que leur quotidien était régi par la croyance mennonite, qui prend la forme de dogmes, à respecter impérativement. J’ai découvert qu’ils vivaient une vie tout à fait paisible, et j’ai même essayé d’y prendre part.

J’ai toujours respecté leur vie privée : si quelqu’un ne souhaitait pas être photographié, je n’insistais pas. Aussi, la communauté était plutôt curieuse. Ils me demandaient d’où je venais, qui j’étais… Peu d’étrangers viennent à leur rencontre, et ils semblaient tous s’intéresser à mon projet.

Les mennonites ne peuvent pas pratiquer la photographie. Cela a-t-il changé ton approche du sujet ?

C’est vrai que la photographie leur est interdite. Pourtant, ils ont tous réagi différemment à ma présence. Certains déclaraient que je n’avais pas le droit de les capturer. D’autres me confiaient que s’ils ne pouvaient prendre de photos, j’étais libre de le faire. Un homme m’a expliqué que j’étais autorisé à utiliser mon appareil seulement si je le capturais de manière naturelle : je ne pouvais pas prendre de portrait formel de lui. En général, les membres de la communauté étaient plutôt timides. Je prenais donc le temps d’apprendre à les connaître avant de les photographier.

Un détail t’a-t-il marqué, durant tes séjours ?

Comme tout était nouveau pour moi, je me souviens avoir été constamment surpris, durant mes visites. Mais je me rappelle notamment de leur calme. Ils semblaient tous vivre une existence agréable, en sachant très bien ce que le futur leur réservait. Il m’a semblé qu’ils n’étaient pas aussi anxieux ou inquiets que des sociétés plus modernes, qui ne peuvent prévoir leur vie de la même manière.

© Jordi Ruiz Cirera

© Jordi Ruiz Cirera© Jordi Ruiz Cirera

© Jordi Ruiz Cirera© Jordi Ruiz Cirera

© Jordi Ruiz Cirera© Jordi Ruiz Cirera

© Jordi Ruiz Cirera

© Jordi Ruiz Cirera

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