Bellissima : la fabrique des apparences par Carla Rossi

03 décembre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Bellissima : la fabrique des apparences par Carla Rossi
© Carla Rossi
Une femme est immergée dans l'eau, seule une partie de son visage est au dessus de la surface
© Carla Rossi

Dans son ouvrage Bellissima, publié par Art Paper Editions, Carla Rossi explore les désirs, les façades et les codes qui façonnent la beauté contemporaine. À travers Rebecca, ancienne candidate à un concours de beauté, la photographe italienne recompose un paysage où l’image gouverne les corps et les ambitions.

Alors que l’élection de Miss France 2026 s’apprête à envahir nos écrans, Bellissima se lit comme un écho singulier. Dans quelques jours, des millions de téléspectateur·ices suivront le couronnement d’un idéal soigneusement mis en scène, tandis que des petites filles rêveront de fouler un jour cette scène où la beauté est lissée. Carla Rossi connaît bien cette fascination précoce. Elle raconte qu’enfant, elle regardait « des tonnes d’émissions mettant en scène des femmes magnifiques », du divertissement italien aux shows internationaux comme America’s Next Top Model. « Des concours de beauté aux jeux télévisés, en passant par la météo, le format “velina” [jeune femme choisie par la télévision italienne pour son physique dans le but d’augmenter les audiences, ndlr] est tellement omniprésent en Italie qu’on finit par ne plus y prêter attention, il fait simplement partie du paysage », ajoute l’artiste désormais installée à Paris. 

Rebecca, la protagoniste de Bellissima, vient de ce même univers saturé de modèles. Leur rencontre permet à Carla Rossi de la suivre dans un parcours bien défini, entre coulisses, casting et rêve glamour. « Mon travail s’inspire de la mode et de l’industrie de l’image où la photographie devient à la fois le moyen et la mesure de la valeur sociale », explique-t-elle. Une idée qui irrigue chaque page du livre, où la beauté se révèle comme une construction visible, répétée et performée. « Les médias ont créé cet idéal de féminité hypervisible et hyperperformatif. Les jeunes femmes finissent par le voir sur les écrans, sur les réseaux sociaux, et elles finissent par s’habituer à se comporter de la même manière, apprenant à se regarder à travers des images », constate la photographe qui a déjà participé à un casting d’un concours de beauté pour mieux en comprendre les rouages. 

Gros plan sur des lèvres rouges.
© Carla Rossi
Portrait d'une femme où deux mains forcent sa manière de sourire.
© Carla Rossi
Gros plan sur un sourire forcée.
© Carla Rossi
Détail sur des jambes pendant un concours de beauté.
© Carla Rossi

Le rêve de l’image

Carla Rossi travaille la matière de l’image comme d’autres travaillent la terre ou le métal. « La photographie, telle que je l’utilise, est essentiellement une surface. J’aime travailler sur les surfaces et la matérialité des cadres, des pixels aux supports de représentation », précise-t-elle. Dans la chorégraphie visuelle qui structure Bellissima, chaque mouvement de Rebecca renvoie à des années d’apprentissage indirect devant un écran. Sourires artificiels, gestes maniérés, cambrures exagérées… Des manières de tenir son corps héritées de milliers d’images absorbées depuis l’enfance. L’autrice voit dans les concours de beauté un terrain privilégié pour analyser ce qu’elle nomme « le rêve de l’image ». Un espace où chacun·e peut s’imaginer choisi·e, reconnu·e, ébloui·e par la lumière. Même si, selon elle, les résultats ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt ans, ces concours restent un sésame accessible pour de nombreuses jeunes femmes désireuses d’entrer dans l’industrie de l’image. 

Un désir dont Carla Rossi a elle-même été habitée. Adolescente, elle voulait performer devant les caméras. Et c’est finalement derrière l’appareil qu’elle a trouvé sa place, afin de créer de ses propres mains les images dont elle rêvait un jour de faire partie. Le livre joue d’ailleurs avec ces glissements. L’artiste mêle archives pixellisées, mises en scène rigoureuses, scènes frontales. Ce mélange crée une tension douce, celle d’une boucle où passé et présent se répondent. Il rappelle que d’autres femmes, avant Rebecca, ont exécuté les mêmes gestes qui naissent de ce que Carla Rossi appelle « les fantômes culturels ». Des silhouettes invisibles qui définissent les contours de la féminité dite « légitime ». L’ouvrage les fait revenir pour mieux montrer que leurs traces pèsent encore sur les corps d’aujourd’hui dans la culture visuelle populaire. Rebecca devient alors le visage d’une génération prise dans un mouvement ambivalent. Dans un monde où la beauté circule avant tout dans les images, Bellissima rappelle que cette quête n’est jamais neutre et qu’elle peut émerveiller autant qu’elle enferme.

Une femme fait le grand écart, ses cheveux se hissent.
© Carla Rossi
© Carla Rossi
Une femme habillée en débardeur et short rose prend la pose.
© Carla Rossi
Une femme est accroupie sur le sol, son visage apparait dans un miroir.
© Carla Rossi
Détail d'une robe à paillettes.
© Carla Rossi
Détail sur une paire de chaussures transparentes à talon et sur une robe en plumes.
© Carla Rossi
Gros plan sur un visage féminin humide
Art Paper Editions
160 pages
40 €
À lire aussi
Make Me Beautiful : Yufan Lu et l’inaccessibilité des standards de beauté
© Yufan Lu
Make Me Beautiful : Yufan Lu et l’inaccessibilité des standards de beauté
Alors que le business de la chirurgie esthétique est en plein boom en Chine, la photographe Yufan Lu, se questionne sur les motivations à…
29 novembre 2024   •  
Écrit par Agathe Kalfas
Focus #79 : pour Rose Mihman, la beauté est picturale
05:59
Focus #79 : pour Rose Mihman, la beauté est picturale
C’est l’heure du rendez-vous Focus ! En pleine préparation de l’exposition Sous les paupières closes, présentée à la Fisheye Gallery…
25 juin 2025   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Bodyland : déluge de chairs
© Kristina Rozhkova
Bodyland : déluge de chairs
C’est la Russie contemporaine que Kristina Rozhkova photographie dans sa série Bodyland. Une Russie de la peau orange, cousine…
12 avril 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Explorez
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Journal de nos adolescences © Iris Millot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Le festival La Fabrique du Regard fait son grand retour au BAL pour une quatrième édition, présentée jusqu'au 7 juin 2026. Il s’agit...
04 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Dans le laboratoire Picto, véritable institution de la photographie, au milieu des odeurs de chimie, des ampoules rouges et des échos de...
04 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
La sélection Instagram #558 : rêver d'été
© lalieblanck / Instagram
La sélection Instagram #558 : rêver d’été
Alors que les températures caniculaires qui ont clôturé ce mois de mai nous ont directement plongé dans nos rêves d’été, les photographes...
02 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
© Kazuo Kitai
Kazuo Kitai, photographe du quotidien japonais
À travers plus de soixante ans de photographie, Kazuo Kitai documente les bouleversements sociaux, urbains et intimes du Japon...
01 juin 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
Adama et Awa 3, Eboro, 2026 © Nuits Balnéaires
Eboro de Nuits Balnéaires, un retour poétique aux ancêtres
En descendant les marches qui mènent au sous-sol de la Fondation Henri-Cartier Bresson, l'on découvre Eboro. Cette série de photographies...
Il y a 5 heures   •  
Écrit par Esther Baudoin
Youssef Nabil : dans les rêves, notre réalité
Youssef Nabil (1972) The Dream, self-portrait, 2021 Tirage argentique coloré à la main, 50 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil.
Youssef Nabil : dans les rêves, notre réalité
Jusqu’au 13 septembre 2026, le musée d’Orsay présente Youssef Nabil. De rêver encore. Une exposition qui déploie l’œuvre polymorphe de...
04 juin 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Journal de nos adolescences © Iris Millot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Le festival La Fabrique du Regard fait son grand retour au BAL pour une quatrième édition, présentée jusqu'au 7 juin 2026. Il s’agit...
04 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, Maître d’Art
Dans le laboratoire Picto, véritable institution de la photographie, au milieu des odeurs de chimie, des ampoules rouges et des échos de...
04 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche