En Ukraine, la guerre et paix de Sergey Melnitchenko

04 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
En Ukraine, la guerre et paix de Sergey Melnitchenko
© Sergey Melnitchenko
scans d'armes
© Sergey Melnitchenko
soldat sur un lit
© Sergey Melnitchenko

Loin de la déferlante des images médiatiques de guerre, qui saturent le regard jusqu’à le désensibiliser, le dernier projet du photographe ukrainien Sergey Melnitchenko rend aux soldats ukrainiens toute leur humanité. Les photographies prises avec les appareils jetables qu’il leur confie écrivent une autre histoire du conflit.

L’un des grands paradoxes de l’époque consiste pour l’humanité à avoir à la fois trop de tout, et pas assez de quelque chose. Savoirs, richesses, ressources… Tout se démultiplie, à la même mesure que tout s’amenuise. La photographie est exemplaire en la matière : jamais n’avons-nous pris, posté, produit, publié autant d’images qu’aujourd’hui. Et jamais n’avons-nous autant perdu de vue notre capacité à voir. À regarder, de près et pour de vrai. Tandis que nos téléphones font défiler du matin au soir un méli-mélo de photos, où s’entrechoquent dans la grande guerre contemporaine de l’attention le souvenir d’un déjeuner arrosé entre amis, la vidéo d’un chaton endormi dans un chausson, et les dernières nouvelles de l’Ukraine, capter et soutenir notre regard relève aujourd’hui d’une mission quasi impossible.

Le photographe ukrainien Sergey Melnychenko en sait quelque chose : depuis plus de deux ans, il suit d’un œil bienveillant les soldats ukrainiens, qui manquent de beaucoup – sauf d’images en tête. « Il y a désormais sur Internet des millions de photos de la guerre en Ukraine. Les soldats suivent tous les jours l’actualité. Ils voient de nouvelles photos du front, et ils en prennent eux-mêmes beaucoup sur leur téléphone », explique-t-il. Après une première série sur les soldats publiée en 2024, le photographe veut continuer à documenter leurs vies, mais sans « savoir comment. Je ne suis pas un photographe documentaire, et je voulais quelque chose de plus conceptuel ». Lui vient l’idée d’inverser le regard. Et par là même, de le renverser : au lieu de prendre en photo les soldats, ce sont eux-mêmes qui le feront. Sergey Melnychenko donne à 25 soldats un appareil jetable de 27 prises. Libre à chacun d’entre eux d’en faire ce qu’il en veut.

couple avec un chien
© Sergey Melnitchenko
Fleurs
© Sergey Melnitchenko
avion de chasse
© Sergey Melnitchenko

Redonner une humanité

Certains lui renvoient la pellicule rembobinée en deux semaines, d’autres en quatre mois. Certains prennent en photo leurs camarades, d’autres les chats et les chiens qui les accompagnent. D’autres encore les séances d’entraînement, les avions dans le vent, les longues marches dans les champs… « Le contraste entre les photos des uns et des autres est immense. Mais tous soignent sérieusement les prises de vues. Pour la plupart, c’est la première fois qu’on leur donne la chance de montrer comment ils voient la guerre, de l’intérieur », détaille Sergey Melnychenko. Et d’ajouter : « Des photographes de guerre n’auraient jamais pris ces photos. Il y a quelque chose de non sensationnel, mais de profondément thérapeutique dans le projet ». Pour les soldats, l’appareil jetable devient un journal intime portable, avec lequel (sauve)garder la trace d’un quotidien incertain, capturer un instant de joie volé à la guerre, retrouver un regard à soi.

Avec cette série vouée à rester incomplète – quelques appareils ont été perdus dans les conflits – Sergey Melnychenko met en œuvre une autre façon de faire mémoire. Accompagnées de textes courts et d’objets personnels, les photos parlent, étonnamment, « bien plus de la vie que de la mort, explique-t-il. Les histoires racontées en mots et en photos sont optimistes. Ces témoignages sont importants pour redonner à ces soldats leur humanité, mais aussi pour la postérité ». Loin des discours politiques et des affrontements géopolitiques à la complexité dépassant l’entendement, les photographies prises par les soldats à l’aide d’appareils jetables, dont la technologie ne pourrait être plus simple, forment une archive collective de mémoires personnelles. À même d’illuminer et de raconter aux générations d’après, de près et pour de vrai, ce sombre chapitre de l’histoire de leur pays.

soldat dans tente
© Sergey Melnitchenko
soldat camouflé
© Sergey Melnitchenko
soldats
© Sergey Melnitchenko
lettres scannées
© Sergey Melnitchenko
personnes sur le champ
© Sergey Melnitchenko
soldats peau d'animal
© Sergey Melnitchenko
À lire aussi
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d’augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d’ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l’été, et ce, jusqu’au 4 octobre…
13 juillet 2026   •  
Dans l’œil d'Antoni Lallican : hommage
1 © Antoni Lallican
Dans l’œil d’Antoni Lallican : hommage
Disparu le 3 octobre dernier, tué par un drone russe dans le Donbass, Antoni Lallican, photoreporter et collaborateur pour la presse…
15 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Explorez
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Noubia © Mohamed Bourouissa
FLASH : la photographie au cœur des périphéries
Jusqu’au 7 novembre, la commune de Fontenay-sous-Bois accueille la première édition de FLASH, festival social et citoyen qui dresse un...
06 octobre 2026   •  
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
© Philippe Vermès
Alain Paviot, pionnier du marché de la photographie en France, est décédé
Alain Paviot nous a quittés ce mardi 29 septembre. Pionnier du marché de l’art, il a créé l’une des premières galeries de photographies...
29 septembre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
© Marisol Mendez
Les Photaumnales : pour une éducation aux images
À l’occasion du Bicentenaire, l’heure est au constat. Intitulée « La Photographie, et après ? », l’édition 2026 des Photaumnales...
26 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
A non Fairy, Tale. © Lorenzo Levi
Les coups de cœur #585 : Lorenzo Levi et Federico Pacini
Cette semaine, Lorenzo Levi et Federico Pacini, tous deux originaires d’Italie, parcourent la ville, ses lieux parfois déserts et les...
21 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
visual residue : collages d’émotions
© unknwnrt
visual residue : collages d’émotions
Sur son compte Instagram, Zhenya publie des collages empreints d’une sombre poésie. Une collection de « résidus visuels » qui convoque...
21 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger