
© Adrien Vautier
La semaine d’ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l’été, et ce, jusqu’au 4 octobre prochain. Pour ne rien manquer, la rédaction de Fisheye vous partage ses coups de cœur de la 57e édition des Rencontres d’Arles !
Si tu traverses l’hiver, Adrien Vautier
En rentrant dans l’église Saint-Julien, on nous avertit : il faut garder le cœur accroché et l’esprit bien clair, car les images qui vont suivre sont d’une grande violence, d’une réalité bien trop concrète qu’elle coupe la respiration. Photojournaliste, Adrien Vautier a exercé sur des territoires en conflit. Ici, l’Ukraine. Des images qui installent dans le temps des premières attaques par les Russes sur Kiev. Ce que l’on y découvre, on ne le sait que trop, mais on oublie trop souvent : c’est la destruction, la violence inouïe envers le peuple ukrainien, envers ses civil·es. On y voit des corps morts au sol, des villes saccagées, des immeubles en ruines, des rues détruites, des familles entières pleurant leurs disparu·es et des gens qui fuient, s’efforçant de ne pas voir le désastre s’étaler autour d’eux. La mort est passée partout. Sans chercher le spectaculaire, Adrien Vautier documente, révèle ce qu’il faut affronter dans une scénographie juste, qui dit tout. Il s’agit de regarder, de continuer jusqu’au bout, jusqu’aux larmes salvatrices pour prendre conscience, ne pas oublier. Et dans l’enceinte de l’église, le recueillement, qu’il soit athée ou religieux, est de mise. On ressort de là, accueilli·es parfois par les bras de la compagne d’Adrien. Elle est présente, son grand sourire, sa joie communicative, prête à échanger. Car elle aussi, elle a perdu des ami·es dans cette guerre, et notamment un de leur plus cher, Antoni Lallican, photoreporter de guerre tué dans le Donbass l’année dernière par des drones russes, à qui cette exposition est en partie dédiée.
À l’église Saint-Julien, jusqu’au 26 juillet, dans le cadre du OFF d’Arles.
Ana Corderot

La nature d’Edward Steichen
Rentrer dans l’univers d’Edward Steichen, c’est décentrer son regard, retourner à l’essentiel, à une esthétique épurée, aux choses simples : retourner à la nature. Pionnier du pictorialisme, il passe par le portrait, la photographie de mode, et même par le commissariat d’esprit. Inspiré par la peinture, son premier médium, il construit ses images comme des tableaux, use de la lumière des formes, des motifs pour composer, et révéler ce qui l’entoure, son environnement. Si cette nature a été le décor des ses photographies, dans laquelle notamment il s’est plu à capter les membres de sa famille, il a entretenu avec elle un lien immuable. « La nature l’en dit plus sur les hommes que les hommes eux-mêmes », se plaisait-il à dire. Il portait d’ailleurs une fascination pour les delphiniums, voulait s’en faire le meilleur récoltant. Il y a cette série toute particulière, qui émeut autant qu’elle apaise, un projet tardif et inachevé, celui de son amélanchier (The Shadblow Tree), planté après la mort de sa mère et celle prématurée de l’une de ses filles. Un arbre qu’il a photographié au fil des saisons, symbole de mort et de renaissance, que l’on peut observer à la façon des paysages de Monet. Touche par touche, Edward Steichen façonne cet univers foisonnant, d’une douceur sans nom. Un monde qui l’accueille pour un temps, et, pendant ce temps, il en prend soin. Une leçon de vie et d’esthétique.
À la Mécanique générale.
Ana Corderot

Les Ruines circulaires, Orianne Ciantar Olive
En janvier 2024, nous vous présentions After War Parallax, d’Orianne Ciantar Olive, dans Fisheye #63. Ce projet réunissait Sous le soleil d’Andromède et Les Ruines circulaires, deux séries esquissant les contours de Sarajevo et de Beyrouth. La seconde fait aujourd’hui l’objet d’une exposition à la Maison des peintres, dans le cadre des Rencontres d’Arles. Lorsque nous arrivons là-bas, une carte nous accueille. Elle pose les bases d’un monde où tout s’inverse pour révéler ce qui, à l’accoutumée, est tu ou dissimulé. Nous ne sommes plus au Liban, mais à Nabil. « Il y a les lieux habités et les lieux attaqués, bombardés ou rasés. À l’aplomb de Kfar Kila [devenu Alik Rafk, ndlr], un soleil se lève », indique la légende. À quelque pas de là, au cœur de l’espace, quatre poèmes sur miroir semblent rayonner comme des étoiles dans la nuit. Ils servent de repères, tels de nouveaux points cardinaux. Pour réaliser ces images, la photographe a inséré ses pellicules à l’envers dans son boîtier, a eu recours à la solarisation… En parallèle, nous retrouvons, çà et là, des objets du réel, à savoir un poudrier, un faux passeport… À mi-chemin entre le documentaire et l’expérimentation plastique, Les Ruines circulaires interroge, en fin de compte, l’origine d’un désastre avec une approche poétique qui, par sa fluidité, marque d’autant plus l’esprit.
À la Maison des peintres.
Apolline Coëffet

R comme Regarder
Parmi ses trois expositions actuelles, l’espace Van Gogh présente une rétrospective qui séduira petits et grands. De fait, R comme Regarder s’intéresse à l’histoire du livre photo jeunesse, de ses balbutiements, dans les années 1930, jusqu’à nos jours. Au fil des salles se découvre une centaine d’ouvrages venus du monde entier, dont certains exemplaires sont consultables. Des abstractions sculpturales et colorées de Claire Dé aux braques de Weimar de William Wegman, en passant par les œuvres de Robert Doisneau, Jacques Prévert, Edward Steichen ou bien Sarah Moon, les tirages se mêlent ici au texte dans un but éducatif. Afin d’impliquer le public, la scénographie propose des jeux de miroirs déformants ou encore un grand tableau sur lequel il est possible de dessiner autour d’objets du quotidien. Ludique, cette exposition témoigne aussi bien de l’évolution d’un genre éditorial que de la place de l’enfant dans nos sociétés occidentales depuis près d’un siècle.
À l’espace Van Gogh.
Apolline Coëffet

Cosmologie des héritières, Mallory Lowe Mpoka
Perles, jacquard, images d’archives… Tout se mélange harmonieusement dans le projet Cosmologie des héritières de la photographe Mallory Lowe Mpoka, qui vient de remporter le prix de la photo Madame Figaro. Ce qui me touche chez elle, c’est sa manière de composer une image nouvelle, plus vivante, une poésie qui se tisse et se performe. Le mur rouge terracotta qui reçoit le triptyque Trilogia m’enveloppe entièrement. Trois générations de femmes s’y coiffent en cercle, dans un rituel de transmission. L’artiste belgo-camerounaise puise dans ses archives familiales fragmentaires pour reconstruire son histoire. À travers différentes textures, elle retisse sa lignée. Sur une autre œuvre, tissée de perles, elle pose endimanchée face au portrait de sa grand-mère récemment disparue, comme pour renforcer le fil de son ascendance.
À l’espace Monoprix.
Gemma Puig de Fabregas