

Cet été, la Fisheye Gallery rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit trois photographes originaires de Chine – Hui Choi, Li Hui et Nyo Jinyong Lian – dont les travaux font du corps et de l’intime un territoire à protéger. La seconde présente des tirages de presse issus des archives de l’AFP, couvrant les années 1940 aux années 1980, convoquant l’image-objet dans sa dimension la plus brute et historique. Le vernissage de l’exposition aura lieu ce vendredi 10 juillet, à partir de 18h30.
La première exposition s’intitule 感 (Gan) – Ce qui touche le cœur. On pourrait le traduire par « sentir », mais ce serait perdre l’essentiel. 感 décrit la façon dont quelque chose affecte le corps, l’esprit, les émotions – ce qui vient physiquement toucher notre cœur, puisque le radical inférieur du caractère (un des composants de celui-ci) est précisément 心, le « cœur ». Le mot change de sens selon ce qui lui est associé : 感到, « avoir la sensation de » ; 感情, « l’affection » ; 感觉, « ressentir »; 感动, « être ému ». Les trois photographes réunis ici travaillent tous dans cette zone-là : ce que le corps ressent, retient, révèle malgré lui. C’est l’espoir que porte cette exposition : que ces images fassent quelque chose à qui les regarde.
L’extase au seuil du collectif
Hui Choi vit à Guangzhou. Il est coiffeur le jour, photographe le reste du temps. Ce travail quotidien sur les corps produit une sensibilité qu’on retrouve dans sa série The Swan’s Journey : une bouche qui mord dans une fraise, le jus qui déborde, une oreille dissimulant une cicatrice pas tout à fait refermée, deux corps appuyés l’un contre l’autre, qui pourraient se consoler autant que s’épuiser. Les tirages ont une dominante froide, bleutée – parce que l’artiste craint l’obscurité et laisse une petite lampe allumée dans la chambre noire. Cette lampe décale les couleurs. Un accident qu’il décide de conserver. Pour Hui Choi, destruction et renaissance, extase et solitude peuvent coexister : chez lui, la fête collective devient remède à la douleur.


L’intime à voix basse
Les photos de Li Hui n’ont presque pas de visages. Elle photographie des mains, la courbe de la lumière sur une épaule, des contours de corps superposés par la double exposition jusqu’à ce que les frontières disparaissent. Originaire de Hangzhou, elle a commencé à photographier en 2009, de façon autodidacte, après avoir reçu son premier appareil argentique. Elle photographie des gens qu’elle connaît, dans des espaces familiers, sans leur demander de poser. Selon elle, l’expérimentation élimine la notion d’échec, permet d’apprendre sans cesse. Cette disponibilité au hasard donne à ses images une texture particulière – intime, mais sans complaisance. L’absence de visage n’est pas absence de présence : c’est une façon de déplacer l’attention vers le corps lui-même, vers les détails que la vie ordinaire ne retient pas.
En contrepoint de ces trois propositions, la galerie présente des tirages de presse issus des archives de l’AFP, couvrant la fin des années 1940 jusqu’aux années 1980. Ces épreuves n’étaient pas destinées à être accrochées : artefacts ayant circulé des chambres noires aux bureaux des rédacteurs, elles portent l’urgence du geste journalistique et les marques de leur circulation. Le papier a jauni, les bords ont gondolé, les annotations manuscrites et les tampons de datation sont encore lisibles au verso – une archéologie de la presse avant le numérique. L’AFP, fondée en 1944 et héritière de l’agence Havas, créée en 1835, conserve l’une des mémoires visuelles les plus importantes d’Europe : quelque 350 000 plaques de verre, un million d’images antérieures aux années 1950. Grâce à un encadrement spécifique entre deux verres, le verso devient aussi éloquent que le recto. À travers des moments historiques clés, l’exposition célèbre le génie anonyme des photographes de terrain, offrant une occasion unique de collectionner la matière brute de l’histoire
Cet article est à retrouver en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye Magazine.