Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles

09 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
corps assis nu
© Li Hui
femme au tir à l'arc
© Nyo Jinyong Lian

Cet été, la Fisheye Gallery rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit trois photographes originaires de Chine – Hui Choi, Li Hui et Nyo Jinyong Lian – dont les travaux font du corps et de l’intime un territoire à protéger. La seconde présente des tirages de presse issus des archives de l’AFP, couvrant les années 1940 aux années 1980, convoquant l’image-objet dans sa dimension la plus brute et historique. Le vernissage de l’exposition aura lieu ce vendredi 10 juillet, à partir de 18h30.


La première exposition s’intitule 感 (Gan) – Ce qui touche le cœur. On pourrait le traduire par « sentir », mais ce serait perdre l’essentiel. 感 décrit la façon dont quelque chose affecte le corps, l’esprit, les émotions – ce qui vient physiquement toucher notre cœur, puisque le radical inférieur du caractère (un des composants de celui-ci) est précisément 心, le « cœur ». Le mot change de sens selon ce qui lui est associé : 感到, « avoir la sensation de » ; 感情, « l’affection » ; 感觉, « ressentir »; 感动, « être ému ». Les trois photographes réunis ici travaillent tous dans cette zone-là : ce que le corps ressent, retient, révèle malgré lui. C’est l’espoir que porte cette exposition : que ces images fassent quelque chose à qui les regarde.

L’extase au seuil du collectif

Hui Choi vit à Guangzhou. Il est coiffeur le jour, photographe le reste du temps. Ce travail quotidien sur les corps produit une sensibilité qu’on retrouve dans sa série The Swan’s Journey : une bouche qui mord dans une fraise, le jus qui déborde, une oreille dissimulant une cicatrice pas tout à fait refermée, deux corps appuyés l’un contre l’autre, qui pourraient se consoler autant que s’épuiser. Les tirages ont une dominante froide, bleutée – parce que l’artiste craint l’obscurité et laisse une petite lampe allumée dans la chambre noire. Cette lampe décale les couleurs. Un accident qu’il décide de conserver. Pour Hui Choi, destruction et renaissance, extase et solitude peuvent coexister : chez lui, la fête collective devient remède à la douleur.

doigts entremêlés
© Li Hui
Archives © AFP

L’intime à voix basse

Les photos de Li Hui n’ont presque pas de visages. Elle photographie des mains, la courbe de la lumière sur une épaule, des contours de corps superposés par la double exposition jusqu’à ce que les frontières disparaissent. Originaire de Hangzhou, elle a commencé à photographier en 2009, de façon autodidacte, après avoir reçu son premier appareil argentique. Elle photographie des gens qu’elle connaît, dans des espaces familiers, sans leur demander de poser. Selon elle, l’expérimentation élimine la notion d’échec, permet d’apprendre sans cesse. Cette disponibilité au hasard donne à ses images une texture particulière – intime, mais sans complaisance. L’absence de visage n’est pas absence de présence : c’est une façon de déplacer l’attention vers le corps lui-même, vers les détails que la vie ordinaire ne retient pas.


En contrepoint de ces trois propositions, la galerie présente des tirages de presse issus des archives de l’AFP, couvrant la fin des années 1940 jusqu’aux années 1980. Ces épreuves n’étaient pas destinées à être accrochées : artefacts ayant circulé des chambres noires aux bureaux des rédacteurs, elles portent l’urgence du geste journalistique et les marques de leur circulation. Le papier a jauni, les bords ont gondolé, les annotations manuscrites et les tampons de datation sont encore lisibles au verso – une archéologie de la presse avant le numérique. L’AFP, fondée en 1944 et héritière de l’agence Havas, créée en 1835, conserve l’une des mémoires visuelles les plus importantes d’Europe : quelque 350 000 plaques de verre, un million d’images antérieures aux années 1950. Grâce à un encadrement spécifique entre deux verres, le verso devient aussi éloquent que le recto. À travers des moments historiques clés, l’exposition célèbre le génie anonyme des photographes de terrain, offrant une occasion unique de collectionner la matière brute de l’histoire

Cet article est à retrouver en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye Magazine.

À lire aussi
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
© Carlos Idun-Tawiah, Many Reasons to Live Again [De nombreuses raisons de vivre à nouveau], 2022. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galería Alta.
Les Rencontres d’Arles ont annoncé la programmation de leur édition 2026 !
La programmation de la 57e édition des Rencontres d’Arles, qui se tiendra du 6 juillet au 4 octobre 2026, a été dévoilée. Les expositions…
08 avril 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Park Chan-wook, quand la photographie fait son cinéma
Mademoiselle Minhee Kim. © Park Chan-wook
Park Chan-wook, quand la photographie fait son cinéma
Connu pour ses films à l’esthétique millimétrée, Park Chan-wook offre à Arles une facette plus secrète de son travail : la photographie….
07 juillet 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Explorez
Caty Jan et Mat Jacob remportent le prix du Livre Robert Delpire 2026
Caty Jan, Chine, 1993 © Mat Jacob, Tendance Floue
Caty Jan et Mat Jacob remportent le prix du Livre Robert Delpire 2026
Pour sa deuxième édition, le prix du Livre Robert Delpire a récompensé le projet Caty, la vie, la mort, de Caty Jan et Mat Jacob....
05 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
© Jaka Mojškerc
Jaka Mojškerc : des déchirures comme des bouts de vie
À travers ses images et ses collages, Jaka Mojškerc construit de petites histoires d'un quotidien qui passe lentement dans la...
22 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
기다리는 여자 (Waitng Woman), Be Nu (累) © Suwa Shin
500 portes, neuf douches : l’étrange expérience de Suwa Shin
Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins...
19 septembre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec
On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence
Réalisée à Abu Dhabi, On Prom's Eve nous parle du passage à l'âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Une série à retrouver...
17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
visual residue : collages d’émotions
© unknwnrt
visual residue : collages d’émotions
Sur son compte Instagram, Zhenya publie des collages empreints d’une sombre poésie. Une collection de « résidus visuels » qui convoque...
21 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
© Julie Peiffer
InCadaqués Festival : Julie Peiffer remporte le Premi Fotografia Femenina 2026
Le Premi Fotografia Femenina Fisheye x InCadaqués 2026 a récompensé Julie Peiffer pour Renversement, une série où la nature fragile...
10 octobre 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
© Alexandre Dupeyron
Le Chant des villes : un urbain intime chez agnès b. 
Jusqu’au 25 octobre 2026, la Galerie du Jour agnès b. présente Le Chant des villes, une exposition collective aux écritures contrastées...
09 octobre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
© Antoine De Winter
Blindfolded : Antoine De Winter dialogue avec les glaciers
Dans Blindfolded, Antoine De Winter s'intéresse à la disparition des glaciers des Alpes suisses en mêlant abstractions colorées et images...
08 octobre 2026   •  
Écrit par Marie Baranger