
Comme chaque année, les Rencontres d’Arles proposent des expositions faisant la part belle aux archives. En 2026, nous retrouvons notamment Vigilance. Le travail sous tension, présentée à Ground Control jusqu’au 4 octobre 2026. Nommée d’après une revue du même nom éditée par EDF entre 1953 et 2015, celle-ci met en lumière les mesures de sécurité privilégiée par l’entreprise pour limiter les risques d’accident. Arthur Mettetal, historien et commissaire d’exposition, nous en dit davantage.
Apolline Coëffet : Qu’est-ce qui a motivé EDF à lancer la revue Vigilance ?
Arthur Mettetal : La revue Vigilance a été lancée en 1953 sous l’impulsion d’un constat très simple : à l’époque, dans les années 1950, un grand nombre d’accidents mortels et non mortels est survenu au sein de l’entreprise. L’année 1950 a d’ailleurs été une année noire pour le groupe avec 59 décès. Depuis sa création, en 1946, EDF a récupéré des dizaines d’entreprises qui s’occupaient de la production, de l’exploitation et de la distribution de l’électricité avec des normes de sécurité très disparates. Ce n’était pas une priorité pour elles. EDF a donc mis en place un certain nombre de mesures dont Vigilance fait partie, puisque c’est vraiment un magazine pédagogique, technique, à destination des agents. L’édito du premier numéro traitait justement de la nécessité de développer et propager une culture de la sécurité au sein de l’entreprise.
Quelle était la direction artistique de la revue ?
Ce qui est très intéressant dans l’histoire de cette revue, c’est qu’elle est d’abord exclusivement destinée aux agents de l’entreprise. Tout se fait donc en interne par le service de la prévention et de la sécurité, et non par celui de la communication. Les premiers numéros sont en très petit format, un peu sous forme de fanzine. C’est à partir du dixième que le format s’agrandit et que la photographie prend une place très importante. Elle revêt un rôle pédagogique et didactique. Concernant la direction artistique en tant que telle, il n’y en a pas vraiment.
En revanche, les images qui sont utilisées pour illustrer ces thématiques de la sécurité et de la prévention sont commandées à des photographes qui travaillent pour un autre organisme qui s’appelle la Sodel [la Société pour le développement de l’électricité, ndlr] et qui, en bref, est le bras armé de la communication du groupe EDF, notamment pour tout ce qui est externe. Il doit donc promouvoir les différents usages de l’électricité auprès des Français, auprès des industriels… Au sein de la Sodel, il y a des photographes connus, comme Gilles Ehrmann, Hervé Gloaguen ou Pierre Berenger, qui documentent les grands chantiers et grands ouvrages de l’électricité, les barrages, les centrales, etc. Ils vont aussi être missionnés pour réaliser des images à destination pédagogique sur cette thématique-là. Ils doivent respecter des cahiers des charges, bien évidemment, mais la nouvelle esthétique industrielle dans laquelle ils s’inscrivent porte finalement la direction artistique de la revue.
« Finalement, la revue nous permet d’observer les différentes causes d’accidents qui surviennent, depuis 1946 jusqu’à aujourd’hui, dans de nombreuses entreprises. »


Quels types de dangers sont-ils mis en évidence ?
L’électricité est une énergie invisible qui porte en elle un certain nombre de dangers qui lui sont propres. Quand on s’intéresse aux causes des accidents, on se rend compte qu’il y a bien évidemment des électrocutions. Toutefois, EDF a des activités diverses et l’on retrouve des choses assez classiques dans l’histoire de la prévention et de la sécurité, c’est-à-dire les chutes de hauteur, les noyades, les intoxications, les ports de charges lourdes qui font mal au dos, la conduite de véhicules… Finalement, la revue nous permet d’observer les différentes causes d’accidents qui surviennent, depuis 1946 jusqu’à aujourd’hui, dans de nombreuses entreprises.
Quand et pour quelles raisons la revue s’est-elle arrêtée ?
Elle s’est arrêtée en 2015, pour plein de raisons. La principale est que, déjà, au tournant des années 2000, le format magazine n’est plus privilégié au sein des entreprises, qui préfèrent les newsletters. Puis, le service prévention et sécurité a perdu son contrôle au profit de la direction de la communication. La prévention a alors pris d’autres formes.
« J’essaye toujours de montrer l’importance de la commande photographique au sein des entreprises. C’est une part de l’histoire de la photographie qui n’est pas à cacher. »

232 pages
39 €
À l’époque, y avait-il d’autres entreprises qui produisaient ce genre de revues ou, en tout cas, participaient à de telles campagnes de sensibilisation pour leurs employés ?
Qui participaient à des campagnes de sensibilisation, oui, mais à une revue dédiée à cette thématique, non. En plus de cela, EDF a formé des moniteurs de sécurité, qui sont des agents référents dans ce domaine. Ils diffusaient des films, placardaient des affiches dans tous les locaux… L’entreprise a également mis en place un certain nombre d’outils et de matériels de sécurité en propre, il y avait la médecine du travail… Dans ce domaine-là, je dirais qu’EDF a été pionnière et même source d’inspiration pour le législateur.
À quel point l’entreprise a-t-elle été impliquée dans la réalisation de l’exposition ?
Pour être transparent, la plupart des images proviennent de leur fonds d’archives et ils ont soutenu le livre et l’exposition d’un point de vue financier. En revanche, ils n’ont eu aucun droit de regard et il n’y a pas eu d’ingérence sur le contenu. C’est la règle d’or à laquelle je me tiens : il n’est pas question que, à un moment donné, l’entreprise qui soutient le projet nous dise que cette photo ne va pas, qu’il ne faut pas parler de cela ou, au contraire, qu’il faut absolument parler de tel sujet. Sinon, ça devient une exposition de marque. C’est d’ailleurs pourquoi les dernières images de celle-ci datent de 1983, avec la construction des centrales nucléaires. Je n’ai pas voulu aller plus loin, car j’estime qu’il faut quand même une distance par rapport aux activités actuelles de l’entreprise.
Quel message souhaitez-vous faire passer à travers cette exposition et cet ouvrage ?
J’essaye toujours de montrer l’importance de la commande photographique au sein des entreprises. C’est une part de l’histoire de la photographie qui n’est pas à cacher. Au contraire, c’est un pan qui mérite d’être vu.