De la grotte Chauvet aux rêves d’un astronaute, Justine Emard remonte le fil des images dans Rêves premiers, au Lieu Unique, à Nantes. Pour sa première exposition d’envergure en France, l’artiste brouille les frontières entre réel et imaginaire, matière et représentation, mémoire et invention. Une traversée à découvrir jusqu’au 6 septembre 2026.
En entrant dans la grande halle du Lieu Unique, une lumière rose et mouvante traverse l’espace, des formes se reflètent sur de grandes plaques suspendues, comme si elles émergeaient d’un rêve pour nous guider. Avec Somnolux, Justine Emard a imaginé une scénographie qui transforme le bâtiment en paysage mental. « Il y avait vraiment cette idée de s’emparer de l’espace », raconte l’artiste. Plutôt que d’aligner les œuvres, elle compose un parcours où les images se répondent, se dédoublent et changent d’échelle. La lumière qui accompagne la visite est elle-même une image en train de se faire. Pour Somnolux, Justine Emard a enregistré une nuit de son propre sommeil dans un laboratoire de neurosciences, à l’aide de capteurs mesurant notamment l’activité cérébrale, les mouvements et la respiration. Ces données deviennent une partition lumineuse. Les différentes phases du sommeil modifient progressivement les couleurs et l’intensité du dispositif, jusqu’au blanc diffracté qui évoque la phase du sommeil paradoxal, celle où surviennent la majorité des rêves. « Dans cette exposition, j’ai voulu donner une couleur aux rêves », explique-t-elle.
Mais ce qui intéresse surtout l’artiste n’est pas de montrer directement ce qui se passe dans nos têtes. Les données deviennent plutôt un matériau à partir duquel fabriquer des formes. « Aujourd’hui, on est capable de dire quand la personne est en train de rêver, mais on ne peut pas encore savoir ce à quoi elle était en train de rêver », rappelle-t-elle. Entre ce qui est visible et ce qui nous échappe se dessine ainsi tout l’enjeu de Rêves premiers.


Entre matière et imaginaire
Au fil de la visite, le regard quitte progressivement le sommeil pour remonter beaucoup plus loin dans le temps. Devant Exovisions, des pierres, des fossiles et des morceaux de bois pétrifié forment une ligne discrète dans l’espace. Il suffit pourtant de sortir son téléphone et de pointer l’écran vers ces œuvres pour qu’elles puissent s’animer grâce à la réalité augmentée. Créée en 2017, cette installation fait cohabiter deux temporalités presque incompatibles. Celle, immense, de la pierre et de la fossilisation, et celle, fugace, de l’image numérique. « On commence dans une toute petite échelle sur son écran de smartphone et plus on avance dans l’exposition, plus on ouvre les échelles des œuvres », souligne Justine Emard.
Quelques pas plus loin, The First Dream / Hatsuyume donne une forme physique à trois rêves enregistrés par l’artiste dans un laboratoire parisien, peu après le confinement. Les images sont imprimées en relief grâce à un procédé de 2,5D, entre photographie et sculpture. Elles semblent flotter à la surface du papier. L’artiste travaille à partir des longueurs d’onde de ses rêves plutôt que de chercher à en restituer le contenu. L’image devient alors une empreinte, une trace dont chacun peut compléter les contours avec son propre imaginaire. Le titre renvoie au Hatsuyume, la tradition japonaise du premier rêve de l’année, censé annoncer la chance à venir. Entre autres installations, Le Chant des sirènes, créée à partir des collections de la BnF dans le cadre du festival NOÛS, prolonge cette réflexion en faisant surgir, au cœur des archives, la figure ambivalente de la créature mythologique.


L’image comme trace
C’est finalement avec Hyperphantasia que l’exposition semble trouver son centre de gravité. Sur un grand écran, des formes apparaissent, disparaissent et se recomposent dans un étrange mouvement d’apprentissage. Pour cette œuvre, Justine Emard a travaillé à partir d’images de la grotte Chauvet, vieilles de 36 000 ans avant J.-C. Elle les a classées par motifs avant d’utiliser des réseaux de neurones génératifs pour produire de nouvelles images. Des milliers de propositions ont émergé de cette base de données, mais aucune n’était retenue automatiquement. « C’est l’œil humain qui va finalement intervenir et qui va décider qu’une image est plus intéressante qu’une autre », explique-t-elle.
L’artiste se situe ainsi dans un curieux entre-deux. D’un côté, les premières représentations humaines, tracées sur les parois d’une grotte. De l’autre, des images produites par des machines à partir de milliers d’autres images. Entre les deux, un même geste demeure pourtant. Celui de regarder, de sélectionner, de composer. Entre une image vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années et un rêve capté dans l’espace, Justine Emard fait apparaître une continuité entre les différentes manières dont l’être humain tente de donner forme à ce qui lui échappe. « Je travaille depuis très longtemps sur l’origine de l’image », confie-t-elle. Dans Rêves premiers, cette origine semble moins se trouver dans la machine que dans notre besoin, toujours intact, de regarder au-delà du visible.