
Self-portrait with Roots, Los Angeles, 2008
Tirage argentique coloré à la main, tiré en 2014, 115 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil.

Sommeil de Caliban, entre 1895 et 1900
Huile sur boisH. 48,2 ; L. 38,5 cm.
Paris, musée d’Orsay
Legs Mme Arï Redon en exécution des volontés de son mari, fils d’Odilon Redon, 1982 © Photo : RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Christian Jean.
Jusqu’au 13 septembre 2026, le musée d’Orsay présente Youssef Nabil. De rêver encore. Une exposition qui déploie l’œuvre polymorphe de l’artiste franco-égyptien, empruntant à la fois à la peinture orientaliste, symboliste et au cinéma. Le rêve, comme fil conducteur de son travail, est ici repensé et se conçoit plus réel que la réalité elle-même. Dans cette ancienne gare, paysage de départs et d’arrivées, Youssef Nabil nous invite au voyage, à questionner notre condition de visiteur·se, et à ne pas oublier que nous sommes tous·tes simplement de passage.
Youssef Nabil apparaît, endormi quelque part au creux d’un arbre. Le blanc velouté de son corps contraste avec le gris et les stries des racines qui l’entourent. Il rêve au bas de cet arbre, apaisé. Pour l’artiste, tout démarre, en 1992, lors de son premier voyage hors d’Égypte. Il débarque à Paris, avec un rêve bien précis en tête, celui de devenir artiste ou cinéaste. Il visite le musée d’Orsay, qui vient d’ouvrir, sous les conseils d’un ami et tombe instantanément sous le charme des œuvres orientalistes et symbolistes. Parmi elles, Le Rêve de Pierre Puvis de Chavannes le marque profondément. Trente-quatre ans plus tard, cette image réapparaît dans son travail. Un homme, certainement un voyageur – Youssef Nabil se mettant en scène –, est encore une fois endormi sous un arbre, protégé par trois femmes qui le surplombent. Elles sont pareilles à des anges et représentent chacune l’Amour, la Gloire et la Fortune.
Dans l’exposition, qui n’est pas une « rétrospective à proprement parler, comme le rappelle Nicolas Gausserand, conseiller du Président, en charge des questions internationales et contemporaines, mais un parcours symbolique construit autour de la vie de Youssef Nabil », on suit la chronologie intérieure du photographe et vidéaste, allant de son Égypte natale et de son enfance, aux thèmes du départ, de l’exil, de la création. Une place prépondérante est évidemment accordée à l’orientalisme. Un sujet particulièrement sensible du point de vue de l’histoire coloniale de la France, du fait du regard occidental apposé et fantasmé sur un Orient méconnu. Ici, néanmoins, il est réinterprété, travaillé et réapproprié par l’artiste. Reprenant les figures mythiques, les costumes, les odalisques, les décors, il crée son « propre Orient ». « J’ai découvert les courants du symbolisme et de l’orientalisme assez tard. Je ne me suis jamais dit que j’allais faire de l’orientalisme dans mon travail. Je suis oriental, tout simplement. Je parle de ma culture, de mon histoire et de mes souvenirs », raconte-t-il. La première salle de l’exposition montre d’ailleurs des photographies des collections du musée choisies par l’artiste. Ce sont des images prises en Orient au XIXe siècle, pas nécessairement des photographies orientalistes au sens strict, mais des photographies qui ont nourri son imaginaire. « Ce sont souvent des motifs qu’il aurait lui-même pu photographier : des paysages, des architectures, des scènes de vie. Il y reconnaît quelque chose de familier », explique Nicolas Gausserand.

Memory of a Happy Place, 2021
Tirage argentique coloré à la main, 26x39cm Collection particulière © Youssef Nabil

Clair de lune sur la rivière, vers 1919
Huile sur toile H. 71,0 ; L. 64,0 cm.
Paris, musée d’Orsay
Achat à Birge Harrison, 1920
© photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Gérard Blot.
Le message derrière les images
Derrière les photographies de l’artiste se cachent, comme dans ses rêves, des messages, des jeux de miroir jamais vraiment hasardeux. Cela s’explique d’abord dans sa manière de les composer, puisque Youssef Nabil reprend les techniques des anciens studios photographiques du Caire, où les portraits étaient peints à la main. Cet ajout de couleur apporte une dimension onirique, métaphorique. Plus que des messages décimés, ce sont des dialogues qui s’opèrent, parfois de manière inconsciente, avec les œuvres de l’artiste et des peintures existantes. « Par exemple, lorsque l’on met en regard le clair de lune d’Harrison et No One Knows But the Sky, il est très peu probable que Youssef ait consciemment pensé à cette œuvre au moment de créer sa photographie. Pourtant, les correspondances sont frappantes », explique Nicolas Gausserand.
Plus loin encore se cache, derrière les créations de Youssef Nabil, quelque chose qui relierait tout : le rêve, mais aussi les notions de spiritualité, de mysticité et d’au-delà. « Quand on rapproche certains de ses autoportraits aux œuvres d’Odilon Redon et notamment celle du Sommeil de Caliban, les correspondances deviennent évidentes. Pourtant, elles ne sont pas toujours conscientes. L’exposition reprend le motif [du rêve] et le prolonge. C’est d’ailleurs ce qui a inspiré son titre : De rêver encore. Cette expression est empruntée à La Tempête de Shakespeare. À la fin d’un célèbre monologue, Caliban dit qu’à son réveil, il pleurerait “de rêver encore”. Cette idée traverse toute l’œuvre de Youssef Nabil. »

Say Goodbye, self-portrait Alexandria, 2009
Tirage argentique coloré à la main, tiré en 2013, 50 x 75 cm Collection Pinault © Youssef Nabil.

No one knows but the Sky, 2019
Tirage argentique coloré à la main, 115 x 75 cm Collection particulière © Youssef Nabil.
Dans la mort, le renouveau
« La vie est un rêve, et je prends le rêve d’une manière très réelle, avoue le photographe, avant d’ajouter : je viens d’une culture où les rêves occupent une place très importante. En Égypte, il est courant de raconter ses rêves en famille au réveil et de leur accorder une signification. J’ai grandi avec l’idée que certains rêves peuvent porter des messages. Pour moi, c’est une fenêtre vers l’au-delà. Je ne vois pas la mort comme une tragédie, mais comme une réalité avec laquelle il faut apprendre à vivre. […] C’est peut-être aussi peut-être dû au pays d’où je viens, qui a construit des pyramides pour préparer l’après-vie, des lieux entiers dédiés à la mort. » Une conscience de la mort qui s’est révélée assez tôt à travers le 7e art. Petit, en regardant des films avec sa mère, Youssef Nabil comprend que les personnes qu’il voit à l’écran sont, pour la plupart, déjà mort·es, mais à l’image, apparaissent bien vivant·es. La mort, donc, cohabiterait toujours avec la vie. C’est quelque chose qui interpelle dans l’ensemble de ses images, cette idée d’ailleurs incertains, de paysages inconnus, à découvrir. Puis, certaines de ses mises en scène rappellent parfois celles de la photographie post-mortem, où les défunt·es photographié·es semblent simplement endormi·es, un voile les recouvrant pudiquement.
Il apparaît alors clairement pour Youssef Nabil que nous sommes tous·tes, dans ce monde, que de simples visiteur·ses, en transit quelque part, allant autre part. Nous habitons de façon singulière et passagère notre réalité. Un peu comme ces oiseaux qu’il photographie, brassant l’air, s’élançant à plusieurs dans le vent, vers un coucher de soleil étourdissant, un peu désaxé. Des oiseaux, comme des symboles de nos disparu·es, qui nous montreraient peut-être la voie, nous guideraient pour aller de l’avant, vers l’horizon, sans crainte. Nous inviteraient à rêver encore, toujours un peu plus fort, jusqu’à l’autre monde, celui où tout (re)commencerait enfin.