Une nouvelle édition du 7 à 9 de Chanel vient de relancer une saison d’échange au Jeu de Paume, avec le photographe allemand Thomas Struth. Autour de lui, la critique d’art Anaël Pigeat et l’étudiant William Basseux reviennent sur son parcours, sa façon de travailler, et ce qu’il attend encore de la photographie aujourd’hui.
Le 21 septembre, le rendez-vous reprend au Jeu de Paume, dans une salle comble et baignée de lumière. Face à Thomas Struth, l’un des noms qui comptent le plus dans la photographie de ces dernières décennies, deux voix mènent l’échange : celle d’Anaël Pigeat, critique et journaliste, ancienne rédactrice en chef d’Art Press, et celle de William Basseux, étudiant en master à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Valérie Jouve. Dès ses premiers mots, le photographe le souligne : « Je n’ai jamais fait de conférence en plein jour, c’est inhabituel. » Au fil de la conversation, la lumière du jour laisse peu à peu place à la nuit.
Le parcours de Thomas Struth est d’abord retracé. Né en 1954 à Geldern, en Allemagne, il entre en 1973 à la Kunstakademie Düsseldorf, où il étudie d’abord la peinture, dans l’atelier de Gerhard Richter, avant de faire partie des tout premiers élèves de Bernd et Hilla Becher, des noms incontournables de la photographie. En 1978, une bourse de la Kunstakademie l’envoie à New York. En 1992, il participe à la documenta IX de Kassel. En 1997, il reçoit le prix international Spectrum de photographie. Son travail a depuis été montré au Metropolitan Museum of Art, au Prado, à la Whitechapel Gallery ou encore au Guggenheim Bilbao. Il a photographié les rues et les villes, des portraits de famille, des visiteurs de musées, des paysages et des forêts, des environnements scientifiques et technologiques. Ses images interrogent ce qu’une photographie peut révéler du monde, ce qu’elle nous permet de voir.


Devenir artiste pour rester libre
« Je n’ai jamais pensé à être artiste comme métier », dit Thomas Struth d’emblée. Ce qui le fascine, rétrospectivement, c’est la liberté de l’art : il sait très tôt qu’il ne veut pas qu’on lui dise quoi faire. « Je voulais juste faire ce que je voulais faire. » Ce chemin se construit pas à pas, à travers « des centaines de milliers de moments où une décision doit être prise ». Jeune, il n’hésite pas à prendre des risques pour une image. Lors d’un séjour à Paris, avec sa chambre photographique 13 x 18 cm, il raconte être monté par un escalier de secours extérieur, sur peut-être douze étages, puis avoir escaladé le rebord de la cage d’escalier pour atteindre le toit : un exemple, dit-il, « de ce que je suis prêt à faire si nécessaire ». Il se souvient aussi de cette semaine passée sans parler à personne, parce qu’il était timide et que son français était « vraiment mauvais », dit-il en souriant.
Anaël Pigeat le relance sur son rapport à la musique aujourd’hui – un sujet qui infuse certaines de ses expositions –, Thomas Struth remonte à l’adolescence. Il joue de la clarinette, puis du saxophone dans le groupe de jazz du lycée, et écoute assidûment la radio allemande et principalement les émissions de jazz, qu’il enregistre au magnétophone en notant qui joue quoi. Il juge cette époque peu joyeuse : quand il photographie à la chambre dans les rues de Düsseldorf, des passants lui demandent sur un ton agressif qui lui a donné la permission de planter son trépied. La musique lui donne « du courage, de l’optimisme et de la joie », ajoute-t-il. Il a joué de la batterie dans un groupe à Düsseldorf dans les années 1980 puis a pris des cours de batterie pour la première fois, et en prend encore. Les yeux brillants, il raconte : « c’est fantastique d’être élève à mon âge », ce qui l’amuse beaucoup apparemment.
Côté image, dessiner et faire des images est d’abord quelque chose de très privé, son temps à lui, et la peinture demande beaucoup de temps, lui qui se dit assez impatient.
Il voit aussi ses peintures devenir de plus en plus détaillées, à un moment où la peinture photoréaliste s’impose, et il ne veut pas aller dans cette direction : il la trouve « vraiment stupide ». « Je n’ai pas vraiment choisi la photographie », dit-il. Thomas Struth commence à photographier en partie parce qu’il ne vit plus chez ses parents : à Düsseldorf, à l’Académie, il est déjà dans l’espace public. Il a aussi toujours ressenti une certaine responsabilité, le sentiment que ce qu’il fait a une dimension sociale, politique, d’une certaine façon : quelque chose à partager, qui pourrait compter pour tout le monde.


Des images qui dorment pendant des décennies
Chez Thomas Struth, une photographie peut mettre très longtemps à se faire. En 1986, en route pour le Japon, lors d’une escale de neuf heures à Séoul, alors sous dictature militaire, tous les passagers sont emmenés en bus pour une visite de la ville. Il y aperçoit des immeubles d’habitation, avec des numéros sur le côté, sur une dizaine d’étages. L’image lui reste en tête pendant trente ans. Quand une galerie coréenne l’invite à exposer, il demande un voyage d’étude en Corée, aux frais de la galerie : trois semaines, puis un autre séjour. Il garde l’œil ouvert et c’est à Ulsan, en montant sur le toit de son hôtel à six heures du matin, qu’il obtient l’image : « Bingo ! » « Des choses peuvent me rester en tête pendant trente ans. Et je ne les oublie pas », précise-t-il.
Dans son travail, il suit certaines règles pour certaines choses, et ce qui reste dans un coin de sa tête revient sans qu’il s’en rende compte. Quant à l’objectivité, qu’on lui associe souvent, il balaie l’idée. « Nous sommes humains, quoi. Tout est subjectif. » La prétendue objectivité, dit-il, c’est « une sorte d’étiquette ». Ses photographies sont « très subjectives ». « C’est mon choix, c’est ce que je ressens, ce que j’aime ou ce que je trouve intéressant. »
Il photographie aussi beaucoup avec son téléphone, mais se dit qu’il devrait arrêter, car cela réduit son désir de faire des images : « C’est comme manger trop. » Ses photographies d’environnements scientifiques et technologiques naissent d’une visite à Cap Canaveral, qu’il trouve « beaucoup plus politique » qu’il ne le pensait, puis de l’échec d’une réunion sur la réduction du CO2 à Copenhague : il décide d’aller « photographier les preuves », tant que c’est encore visible. Il y voit une drôle de relation avec les Becher, qui voulaient photographier ces choses avant qu’elles disparaissent. Aujourd’hui, il en a fini avec la technologie : il n’aime pas se copier lui-même, et ne sait pas encore ce qu’il fera ensuite. « Je ne suis pas pressé », dit-il.
Il a fait quelques photos à Hawaï, d’où sa femme est originaire, dans une région volcanique et « vraiment primitive ». Une seule est utilisée pour l’instant : une image très sombre et très grande, d’environ 3,60 mètres de large. Ces dernières années, il sent qu’il aimerait faire des images très sombres. Il fait des tirages jet d’encre, et la personne avec qui il travaille a eu l’idée de protéger la surface avec de la cire, ce qui rend l’image moins fragile et permet de la montrer sans verre ni plexi.


Regarder et transmettre
Thomas Struth garde aussi en tête un moment où l’histoire l’a rattrapé. Ce jour-là, le 9 novembre 1989, il photographie toute la journée au Louvre, quand le mur de Berlin tombe : il l’apprend le soir même, en arrivant dîner chez son ami Jean-Marc Bustamante, qui lui ouvre la porte une bouteille de champagne à la main.
Ce rapport au temps revient souvent dans la conversation. Adolescent, il va l’après-midi au musée Ludwig, à Cologne, totalement vide : toutes les œuvres sont là pour lui seul. À la fin des années 1980, il a le sentiment que les gens ont tant de respect pour l’art qu’ils ne peuvent même plus en profiter. Il imagine presque une campagne d’affichage, dans le métro à Londres ou à Paris, pour se détendre et profiter de l’art.
Sur l’enseignement, qu’il a commencé à pratiquer en 1992 à la HfG de Karlsruhe, il explique avoir voulu rendre hommage à ses professeurs : de Richter, il retient la franchise, qu’il juge nécessaire, mais pas l’ironie. À l’heure de l’intelligence artificielle, interrogé sur la façon d’ajouter encore des images au monde, il répond qu’il faut le faire avec soin, faire attention à ce que l’on donne, à ce que l’on ajoute. Il élargit la question : comment ne pas se perdre, ne pas se débarrasser de l’amour des vrais êtres humains ? Pour lui, quand on suit vraiment son « chemin le plus intime », le résultat est unique, avec, ajoute-t-il, un peu de talent et un peu de pratique. Sur l’estrade, William Basseux, l’étudiant, dans un anglais assuré, semble happé par ses mots, le regard qui brille.
La soirée s’achève par le questionnaire de Proust, une tradition du programme. Ce qu’il préfère faire quand il ne photographie pas : être dans l’eau. Son paradis : être avec sa famille et ses amis. Le lieu où il aime revenir : Hawaï. Un objet auquel il tient : la collection de céramiques de sa mère, potière, très belles et très simples, avec de superbes émaux, avant qu’elle n’expérimente des choses plus audacieuses. Quant à l’image qui l’accompagne depuis longtemps, c’est un tableau de Paul Klee vu adolescent au musée Ludwig, Hauptweg und Nebenwege (Chemin principal et chemins secondaires), qui le fascinait : il a ensuite réalisé pendant de nombreuses années des vues de rues en perspective, et il y a peut-être là un lien.
Maître incontestable de la photographie, héritier de l’école de Düsseldorf, Thomas Struth a fait de ce qu’il a vécu, regardé et retenu un travail d’une force rare, unique, parce qu’il est allé jusqu’au bout de son « chemin le plus intime ».