


À l’occasion du 8e épisode du 7 à 9 de Chanel, qui s’est tenu le 18 mai dernier, organisé en collaboration avec le Jeu de Paume et Fisheye, le photographe et plasticien Rodrigo Chapa était l’invité d’honneur. Il s’est entretenu avec l’étudiante de l’ENSAD Juliette Frances Baud et l’historienne de l’art Anaël Pigeat autour de son rapport aux objets, de son lien indéfectible à la peinture et à la lumière : élément central de son œuvre.
En ce milieu du mois de mai, malgré un ciel peu clément, le Jeu de Paume accueillait une nouvelle édition du 7 à 9 de Chanel, rendez-vous désormais bien installé dans le paysage photographique parisien. Succédant à Clément Cogitore, le photographe mexicain Rodrigo Chapa est venu présenter une œuvre immédiatement reconnaissable. Chez lui, la géométrie précède presque tout le reste. Elle avance dans l’image avant même le sujet, comme si elle cherchait à construire un monde où la matière, les corps et les objets dialogueraient en harmonie.
Pour Rodrigo Chapa, tout semble remonter à l’enfance. Une période de liberté, d’expérimentation et d’intuition. Il photographie sans forcément chercher à expliquer ce qu’il fait, il accumule, archive, collecte des fragments de son quotidien. Très tôt déjà, les objets occupent une place centrale dans sa pratique. Il raconte arranger des formes, travailler et composer avec ce qui l’entoure. L’appareil photo devient alors un moyen de créer du lien avec le monde, de s’approcher des autres, mais aussi une manière de lutter contre l’oubli, de conserver des souvenirs.
Au fil de la discussion, l’artiste revient également sur ses années parisiennes, période déterminante dans son apprentissage. Formé à l’école de photographie Spéos à Paris, il développe très tôt une approche extrêmement construite de l’image. Son retour au Mexique naît d’ailleurs d’un besoin très concret, celui d’avoir un vaste espace de création, un studio où il produirait plus librement ses images.
La matière et la lumière
Dans l’œuvre de Rodrigo Chapa, les corps ne sont jamais abordés comme des objets de désir, ils sont davantage une matière, une texture, presque une surface picturale. Souvent nus, parfois à demi effacés, ils apparaissent dans des positions ambiguës, recourbés ou dans les airs, presque sculpturales. Il travaille avec des danseur·ses classiques, attentifs·ves à leurs mouvements, à leurs limites physiques, à ce que leurs postures racontent malgré elles. Les accidents et hasards deviennent alors très précieux pour lui. Cette tension traverse notamment Ausentes, série conçue pendant le confinement, nourrie de références picturales et cinématographiques. Il y cherche les traces du geste, ces traces pareilles à des coups de pinceau, qu’il appose ensuite lui-même, littéralement. La lumière agit également comme une matière, une autre couche. Elle est presque plus vivante que les corps. Elle structure ses images, les habille.
Si les images de Rodrigo Chapa flottent constamment entre photographie, peinture, cinéma et théâtre, c’est précisément car le médium est pour lui un lieu de mutation. Ses influences sont multiples : de l’expressionnisme abstrait au sculpteur Alexander Calder, en passant par Edward Weston, Rineke Dijkstra ou encore le musicien Ryūichi Sakamoto. L’artiste reconnaît lui-même la difficulté à définir précisément le 8e art : « La photographie est difficile à expliquer pour moi », avoue-t-il, comme si elle demeurait perpétuellement en train de se redéfinir.



L’image comme langage universel
Rodrigo Chapa entretient un rapport presque obsessionnel à la composition. Les corps s’inscrivent dans des grilles invisibles, les objets dialoguent entre eux selon des équilibres précis. Ce qui l’intéresse avant tout, c’est cette capacité des images à demeurer compliquées malgré une apparente simplicité. « Le plus simple une image est, le plus simple elle est à lire », affirme-t-il. Derrière ladite simplicité, donc, se cache une construction minutieuse, géométrique et profondément travaillée. Ses œuvres demandent souvent plusieurs lectures. On hésite souvent : regarde-t-on une photographie, une peinture, une sculpture ? Et c’est justement cette hésitation que recherche Rodrigo Chapa.
La discussion dérive enfin vers notre rapport contemporain aux images et aux réseaux sociaux. Rodrigo Chapa confie sa difficulté face à la vitesse actuelle de la consommation visuelle. « Les images que l’on consomme le plus sur les réseaux sociaux sont faites pour être vues rapidement », regrette-t-il, lui qui travaille dans le temps long, parfois pendant des heures sans même s’apercevoir qu’il n’a ni mangé ni quitté son studio. Puis vient finalement la musique, élément ancré dans son réel, tout comme dans sa pratique. Son appartement est devenu un studio de musique, traversé de sons, d’objets et de machines. Il y collectionne instruments, synthétiseurs, répare des pianos, compose parfois. Comme dans ses images, tout semble chez lui dialoguer .
Ce que l’on retient finalement de Rodrigo Chapa, c’est peut-être cette manière très singulière de faire de la photographie un espace poreux, où les autres médiums se rencontrent sans jamais tout à fait se fixer. Une sorte de discipline irrévérencieuse.
Rendez-vous pour le prochain 7 à 9 de Chanel, avec pour invité d’honneur Thomas Struth.
