Jusqu’à début septembre, le festival Mesnographies dévoile un parcours photographique au cœur des problématiques actuelles : dérèglement climatique, surconsommation, santé mentale et violences intrafamiliales. Pour cette 6e édition, la partie centrale traite, avec une grande sensibilité, de l’inceste. Une thématique portée par des artistes résilientes, permettant d’enfin briser le silence et le tabou sur une situation vécue par beaucoup et tue par la plupart. Un rendez-vous nécessaire, dirigé par Claire Pathé, faisant dialoguer les regards et les réflexions en pleine nature, et dévoilant ce que l’art peut faire de beau sur les êtres et les corps. Voici quelques-uns des travaux qui nous ont le plus marqués.

Virginia Morini
Du courage, c’est ce qu’il a fallu pour aller chercher en son sein ce qui a été détruit, meurtri par des années de silence, de culpabilisation, de peur ou même d’amnésie traumatique. Pour son projet Can You Keep a Secret, Virginia Morini a rencontré des personnes qui, comme elle, ont vécu des incestes ou des violences sexuelles durant l’enfance. Ici, elle retravaille avec ces personnes le trauma, le revisite à travers des mises en scène, parfois dans les lieux où l’horreur s’est déroulée ou en recréant de toutes pièces le drame. Est parfois apposé à côté des images un texte, comme un moyen de panser par les mots, et d’en venir, enfin, à dire : « Tout cela a existé, je suis en vie, je me répare et je reprends le pouvoir. »
Ana Corderot

Mathis Benestebe
L’entrée dans l’univers de Mathis Benestebe est l’un des moments les plus touchants. Telle une recherche dans un espace interdit, l’artiste explore la sortie de son amnésie traumatique. Il nous raconte ce mécanisme neuropsychologique généré par un stress intense, lié à ce qu’il a vécu, gelant les souvenirs hors du circuit de la mémoire. À travers le prisme de la distance intérieure, son récit devient une quête obsessionnelle pour se souvenir de l’impensable : le vécu de l’inceste. En découvrant sa série Black Out, tout devient évident face à la scénographie. Ce passage des objets bleus à la couleur rouge, qui nous dirige ensuite dans la troisième partie, vers les photos d’archives et des textes imprimés, prend alors tout son sens. C’est le chemin le plus sûr qu’il a trouvé pour nous accompagner, nous prendre par la main et nous emmener, pas à pas, dans sa mémoire et dans son histoire, tout simplement.
Fabrice Laroche

Kinga Wrona
C’est en Galice, auprès des Mariscadoras, cette communauté de femmes ramasseuses de coquillages, que Kinga Wrona s’est rendue pour composer sa série éponyme. Le dos courbé, les pieds et les mains dans l’eau, elles travaillent contre vents et marées, dans un effort éreintant. Et depuis plusieurs années maintenant, cet inconfort s’accompagne d’une pénurie de coquillages, et plus précisément de palourdes. Face à la situation désastreuse des écosystèmes marins – hausse des températures et fortes précipitations influant sur la salinité de l’eau et sa toxicité –, les Mariscadoras s’organisent et sonnent à nouveau l’alarme. À travers ses images, Kinga Wrona insiste sur la force de la sororité, la nécessité de se regrouper, de prendre soin du territoire, des savoir-faire traditionnels et de l’action concrète pour le maintien de nos écosystèmes.
Ana Corderot

Lisa Sorgini
L’œuvre The Bushfire de Lisa Sorgini percute par son urgence absolue : la fusion totale entre le désastre climatique et son expérience intime de mère. Confinée avec son nouveau-né face à l’air enfumé lors de l’ « Été noir » australien, elle a réalisé que la vie qu’elle venait de donner était déjà en danger. Dans ces conditions, comment faire semblant que tout ira bien pour l’avenir de ses enfants ? Cette tension irradie la scénographie. Gros plans, dos, textures denses : on y décèle une infinité de détails sans jamais identifier un visage. Pour finir sur ce portrait d’enfant aux yeux recouverts par les ailes d’un papillon, symbole d’une protection aussi vitale que fragile.
Fabrice Laroche

Jay Ng Yun Ki
Dans Autophagie, l’artiste Jay Ng Yun Ki photographie une violence intérieure : celle d’une jeunesse qui se cherche, en proie à des doutes, des peurs, des peines et des questions existentielles. Une jeunesse qui trouve ses réponses et le réconfort en se faisant du mal, et parfois même en se mutilant. À travers ce projet, l’artiste témoigne de sa propre expérience, et nous révèle qu’en « se mangeant soi-même », l’on peut trouver un moyen de se régénérer. Comme si la réparation adviendrait dans la douleur, comprise ici comme un véritable catalyseur de transformation, de transition. Une manière de se déployer pleinement malgré les cicatrices et les débris de verres apparents.
Ana Corderot

Edoardo de Ruggiero
L’immersion dans Campus Stellae d’Edoardo de Ruggiero est l’un des moments les plus forts du festival. Sans l’explication de l’artiste, présent pour témoigner, sans aucune autosatisfaction, on passerait à côté de la véritable portée de son œuvre. Au-delà des images, il nous livre l’émotion vibrante d’un voyage intérieur. Né avec l’association Seuil, qui propose la marche comme alternative à la détention pour les mineurs, ce projet est un huis clos de trois mois et de 1500 kilomètres partagé avec S., un adolescent en rupture. Coupé du monde, sans connexion, avec un budget dérisoire, ce périple dépasse le simple road trip. Le noir et blanc sublime l’intimité du parcours, magnifié par ce portrait d’un visage masqué par une main où s’est posé un papillon de nuit. C’est la deuxième fois dans ce festival que ce symbole de fragilité apparaît, comme l’emblème d’une vulnérabilité partagée. Face à cette œuvre, le constat est bouleversant : la rédemption n’est pas une destination, c’est un chemin qui se trace pas à pas.
Fabrice Laroche