
Avec À la recherche de mes souvenirs, Maëva Benaiche explore les zones floues de l’enfance et fait de l’image un espace de réappropriation. Entre archives familiales altérées, irruptions de rouge et noir et blanc apaisé, la photographe tente de faire émerger ce qui est longtemps resté enfoui.
À 29 ans, Maëva Benaiche inscrit sa pratique dans une nécessité de donner forme à ce qu’on ne parvient pas à dire. « Je suis bègue, et photographier a été une manière de parler », explique l’artiste. Le 8e art apparaît alors comme un langage parallèle, capable de contourner les blocages et d’ouvrir un espace d’expression plus direct, plus instinctif. Rien ne la prédestinait pourtant à emprunter cette voie. Après un parcours scientifique et une école d’ingénieur, elle opère un virage radical. « Après une période de dépression, j’ai décidé de tout arrêter pour me tourner vers ce qui m’animait depuis longtemps. J’ai toujours eu un appareil jetable à la main quand j’étais petite, mais on ne m’a jamais présenté la photographie comme un « vrai » métier », se souvient la fondatrice de Premier Exemplaire Magazine dédié à la photographie émergente. Ce choix, aussi risqué que libérateur, marque le véritable point de départ de sa pratique, qu’elle consolide ensuite à l’ETPA de Toulouse.
Très vite, son travail se charge d’une dimension introspective. En 2023, la sortie de son premier livre, Staccato, agit comme un déclic. « J’ai compris à ce moment-là le pouvoir de l’image. Montrer ce travail autour du bégaiement a apaisé quelque chose en moi », affirme-t-elle. Cette prise de conscience irrigue directement À la recherche de mes souvenirs, dont les images semblent émerger d’une mémoire trouée, difficilement saisissable. Le projet est né d’un besoin d’aller observer la petite fille qu’elle était, mais surtout, d’essayer de se reconnecter à elle. « Quand on est victime d’abus dans l’enfance et, dans mon cas, d’inceste, on est profondément seule face à ça. Et d’une certaine manière, on le reste. Ce sont des sujets que l’on évite, que l’on tait, parce qu’ils dérangent », confie la photographe. Elle décide ainsi de plonger dans son enfance à travers des archives familiales, car les souvenirs de cette période de sa vie se sont comme volatilisés.




Quand la couleur affleure, la mémoire s’embrase
En s’appuyant sur des cassettes vidéo numérisées, Maëva Benaiche recompose un récit fragmentaire. Entre l’écran et l’objectif, elle interpose un filtre, une surface plastique qui agit comme une distance nécessaire « pour regarder et comprendre. » Le résultat oscille entre apparition et effacement. Les formes se dérobent, les visages se dissolvent, comme si la mémoire elle-même refusait de se fixer. Cette esthétique du flou devient alors une langue à part entière. Si le noir et blanc domine, il ne s’impose jamais tel un simple choix formel. « J’ai une relation d’apaisement avec le noir et blanc. Dans ce format, je laisse l’émotion parler pleinement », explique la photographe. À l’inverse, le rouge surgit par fragments, saturant certains clichés pour traduire une sensation, car, « lorsque [elle voit] rouge, [elle] le montre aussi, littéralement. » Cette irruption chromatique rompt l’équilibre fragile du noir et blanc et donne à voir ce qui déborde, ce qui ne peut être contenu.
Certains visuels, plus que d’autres, cristallisent cette tension, telle que l’image où apparait la photographe lorsqu’elle était enfant avec une tétine dans la bouche. « On ne le voit pas, mais elle est mise par ma grand-mère », précise Maëva Benaiche. Derrière l’apparente banalité de la scène, une violence sourde se dessine. « Tout dans cette image reflète ce que je ressens : la sensation d’avoir été muselée, de ne pas avoir été entendue. » En rejouant ces fragments, l’artiste ne cherche pas à illustrer un récit, mais à faire émerger des impressions restées longtemps diffuses. Si la série prend racine dans une histoire profondément personnelle, elle déborde rapidement de ce cadre. « Quand un projet est une nécessité, quand on y met quelque chose de profondément sincère, ça se ressent », déclare-t-elle. Et c’est sans doute dans cette sincérité que se loge la portée universelle de ce projet.
Alors qu’un·e enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes en France selon l’Unicef, Maëva Benaiche, en exposant ses propres traumatismes, ouvre un espace de projection où chacun·e peut reconnaître ses propres zones d’ombre, ses propres silences. Présentée aux Mesnographies du 6 juin au 19 juillet 2026, cette exposition marque une étape importante pour l’artiste. « C’est la première fois que je montrerai ce travail. J’ai peur, mais je me sens prête. » Dans cette mise à nu, l’image ne se contente plus de montrer. Elle devient un lieu de passage entre l’intime et le commun, entre ce qui a été tu et ce qui peut être enfin regardé et dénoncé.



