
La série D’un vide à l’autre de Lili Lévy-Lajeunesse explore le plongeon comme un geste de bascule autant physique que mental. Réalisé avec l’artiste et plongeur Loïs Szymczak, le projet transforme la performance en une méditation silencieuse sur le risque, l’attente et le vide.
Au fil des images, un même corps semble flotter hors du temps. C’est celui d’un plongeur qui apparaît seul face à une falaise, un pont ou encore l’immensité marine. Rien ne vient perturber cet instant suspendu. D’un vide à l’autre de Lili Lévy-Lajeunesse ne cherche jamais l’exploit spectaculaire. Elle s’intéresse plutôt à ce qui précède et à ce qui suit le saut, à cette fraction de seconde où le corps n’appartient déjà plus au sol, mais pas encore à l’eau. Installée à Paris après des études de graphisme puis de photographie à Bruxelles, l’artiste développe depuis plusieurs années une pratique instinctive et profondément liée à son quotidien. « J’ai commencé la photographie pour tenter de répondre à une inquiétude face au temps qui passe », explique-t-elle. Longtemps, son regard s’est posé sur ses proches, les fêtes, les moments d’abandon ou de solitude. Des fragments de vie saisis avec un petit appareil compact qu’elle garde toujours sur elle. Cette manière intuitive de photographier se retrouve dans D’un vide à l’autre. Les images semblent naître d’une présence discrète, presque accidentelle. Chez Lili Lévy-Lajeunesse, l’appareil devient un passe-partout, une façon de s’effacer dans le paysage tout en y trouvant sa place.




La chute en suspens
Le projet naît de sa rencontre avec Loïs Szymczak, après une installation de plongeon spectaculaire réalisée aux Beaux-Arts de Paris. Très vite, l’idée d’un travail commun s’impose. Ensemble, il et elle imaginent un tour de France des plongeons avec l’objectif de capturer un saut dans chaque département. Mais, loin des vidéos virales et sensationnelles qui dominent aujourd’hui les réseaux sociaux, leur démarche prend le contre-pied de la performance. « Nous cherchons au contraire à réduire cet acte à sa forme la plus simple, presque à une absence de geste : tomber », précise Lili Lévy-Lajeunesse. Toute la force des photographies réside dans cette tension. Le plongeon n’est plus démonstration, mais disparition. Le noir et blanc argentique accentue davantage cette sensation d’étrangeté. La silhouette du plongeur se détache dans des espaces granuleux et silencieux. Le vide devient une matière à part entière. « Le noir et blanc me permet d’aller à l’essentiel, de me concentrer sur la structure, la lumière et les contrastes », ajoute-t-elle. À travers ce choix esthétique, la photographe éloigne le plongeon de toute lecture sportive pour le rapprocher d’une forme de contemplation.
L’argentique joue également un rôle central dans la construction D’un vide à l’autre. Comme le saut, il implique une part irréversible. « Le plongeur s’élance sans retour possible, je déclenche et je n’ai qu’une seule chance. » Cette incertitude traverse toute la série. Les images ne se découvrent qu’après coup, développées par l’artiste dans sa salle de bain, dans un temps différé qui prolonge encore la tension du moment vécu. Parmi les souvenirs marquants du projet, Lili Lévy-Lajeunesse raconte une journée dans les calanques de Marseille. Face au rocher du Torpilleur, Loïs Szymczak prépare un saut risqué. La mer est agitée, le silence gagne les spectateur·ices au moment où il disparaît derrière la roche. « On le voit s’élancer, tomber dans le vide un instant, j’appuie sur le déclencheur. » Puis plus rien. Quelques secondes qui semblent durer des minutes avant que le plongeur réapparaisse enfin sous les applaudissements. Toute la série tient dans cet instant précis. Un corps suspendu entre apparition et disparition, entre maîtrise et abandon. Une manière de transformer la chute en une image mentale.




