À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin

À l'instant   •  
Écrit par Apolline Coëffet
À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin
Deborah standing in Freud's cabinet, 2023 © Camille Vivier
portrait d'une bodybuildeuse
Tjiki (portrait), 2023 © Camille Vivier

Ce mercredi 10 juin, la Maison européenne de la photographie a inauguré ses quatre expositions de la saison estivale 2026. Parmi elles se comptent Infractuosité de Winnie Mo Rielly, installée au Studio jusqu’au 12 juillet, et une rétrospective de Camille Vivier, à découvrir dans les galeries jusqu’au 13 septembre. Toutes deux ont en commun de bousculer les représentations du corps féminin. 

L’arrivée de l’été est bien souvent synonyme de temps libre, de journées de repos passées dans la fraîcheur des musées à découvrir les nouvelles expositions de la saison. À la MEP, elles sont quatre à pouvoir remplir nos agendas culturels. Il y a tout d’abord La Photographie en toutes lettres, présenté dans les galeries, qui prend tout son sens à l’aube du bicentenaire de la photographie. Il s’agit d’ailleurs du premier événement labellisé à cette occasion par le ministère de la Culture à être ouvert au public. A comme adolescence, B comme Bourgogne, C comme conte… Sur les murs, l’alphabet se décline tel un poème, créant des thématiques atypiques telles que « L’adolescence en Bourgogne est un conte de fées ». À travers un parcours ludique, porté par cet abécédaire, l’exposition « rend compte de l’éclectisme de la collection d’entreprise Neuflize OBC et des collections de la MEP », explique la commissaire Clothilde Morette. L’objectif est de rapprocher certaines œuvres afin d’en proposer différentes lectures. Si l’idée de créer un dialogue est ici évidente, un autre s’ouvre en creux entre Infractuosité, de Winnie Mo Rielly, dévoilé au Studio, et la rétrospective de Camille Vivier, au dernier étage. Chacune à sa façon interroge, par sa pratique, les représentations du corps féminin. 

installation de Winnie Mo Rielly
Scratched & Snatched, 2024 © Winnie Mo Rielly / Photo : © Aurélien Mol
Portrait d'une femme de profil
Sculpture in H.R. Giger’s garden, 2022 © Camille Vivier
installation de Winnie Mo Rielly
Tout cela s’exhibe, 2023 © Winnie Mo Rielly

Une inquiétante étrangeté

Dans l’intimité du Studio, Winnie Mo Rielly signe sa première exposition personnelle. Pourvu d’une moquette gris foncé, l’espace est occupé par une installation fragmentée, marquée par une répétition qui s’achève sur une perte de repères. Photographie et sculpture se conjuguent pour aboutir sur des portes suspendues, des poignées figées au mur ou des radiateurs enrobés de cire. Il y a du bois, du métal et du cuir. « J’ai une pratique qui détourne la photographie et le regard », observe l’artiste en souriant. Il s’agit, tout compte fait, de matières premières du quotidien qui, dans l’exiguïté d’un logement, fusionnent avec la peau et étayent la question que soulève Infractuosité : comment habiter son propre corps ? « L’image ne représente plus le monde : elle en devient la chair. Sous les matières tendues, des squelettes en suspens laissent deviner une anatomie intérieure. Par un jeu d’inversion, ce qui semblait surface cède la place à la profondeur », souligne la curatrice et écrivaine Tiffany Dornoy Rezaei en introduction du projet. Les formes organiques font ainsi apparaître les courbes d’un corps qui refuse d’être contenu et manifeste sa présence en façonnant son environnement.

Au dernier étage, Camille Vivier confronte également le corps vivant à des objets inanimés aux contours parfois anthropomorphes. Cette tension provoque tout autant un sentiment d’inconfort. En revanche, l’ambiance est moins brute, elle est tamisée. L’approche est différente. Dans le premier espace, nous retrouvons des femmes nues et des bougies qui ont pris leur forme. À l’ensemble s’ajoutent une cerise, un cheval et même un serpent qui s’imposent comme des représentations allégoriques. Nous sommes plongés dans un monde déstabilisant, fait de sensualité, de présences troublantes et d’échos visuels inattendus, le tout dans une esthétique travaillée. Au fil des salles se succèdent des séries de portraits. L’une a été réalisée dans la demeure peuplée d’éléments surnaturels de H.R. Giger, plasticien qui a notamment imaginé l’univers du film Alien de Ridley Scott, dans le but de « renverser les dynamiques proies/prédateurs ». Puis viennent des bodybuildeuses qui jouent avec les codes de l’imagerie publicitaire et remettent en question la conception de la beauté féminine. Plus loin, l’une d’elles pose dans le dernier appartement de Freud, qui a justement théorisé la notion d’inquiétante étrangeté qui traverse l’œuvre de Camille Vivier. En noir et blanc ou en couleur, ses compositions marquent ainsi l’esprit comme des images rémanentes. Comme celles de Winnie Mo Rielly, en faisant appel à l’inhabituel, elles invitent alors à repenser notre façon d’appréhender le corps féminin de manière pérenne. 

Un cheval
Horse I, 2002 © Camille Vivier
Une femme à la peau peinte en doré
Golden Sofie, 2009 © Camille Vivier
Chandelier en forme de femme
Candleholder Woman, 2021 © Camille Vivier
Portrait d'une bodybuildeuse une cigarette au bord des lèvres
Sophie and Cigarette, 2018 © Camille Vivier
Une grenouille dans un verre
Frog, 2021 © Camille Vivier
À lire aussi
Bellissima : la fabrique des apparences par Carla Rossi
© Carla Rossi
Bellissima : la fabrique des apparences par Carla Rossi
Dans son ouvrage Bellissima, publié par Art Paper Editions, Carla Rossi explore les désirs, les façades et les codes qui façonnent la…
03 décembre 2025   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Bodyland : déluge de chairs
© Kristina Rozhkova
Bodyland : déluge de chairs
C’est la Russie contemporaine que Kristina Rozhkova photographie dans sa série Bodyland. Une Russie de la peau orange, cousine…
12 avril 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Explorez
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
© Clara Watt
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
Par le collage, Clara Watt fait de The Promotion of Proper Human Sexual Rights and Family Values un manifeste militant et poétique, en...
09 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Stephan Gladieu : regarder cette autre Amérique
© Stephan Gladieu
Stephan Gladieu : regarder cette autre Amérique
Dans Authentic Americans, Stephan Gladieu s’est immergé dans l'Amérique du centre et du sud, une Amérique dite profonde. Il s’y est rendu...
06 juin 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Journal de nos adolescences © Iris Millot
Au BAL, La Fabrique du Regard donne la parole aux jeunes
Le festival La Fabrique du Regard fait son grand retour au BAL pour une quatrième édition, présentée jusqu'au 7 juin 2026. Il s’agit...
04 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, futur Maître d’Art
Portrait de Thomas Consani. © Matthieu Quatravaux / Tirage par Thomas Consani
L’âme de la chambre noire : entretien avec Thomas Consani, futur Maître d’Art
Dans le laboratoire Picto, véritable institution de la photographie, au milieu des odeurs de chimie, des ampoules rouges et des échos de...
04 juin 2026   •  
Écrit par Fabrice Laroche
Nos derniers articles
Voir tous les articles
À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin
Deborah standing in Freud's cabinet, 2023 © Camille Vivier
À la MEP, Winnie Mo Rielly et Camille Vivier portent deux regards sur le corps féminin
Ce mercredi 10 juin, la Maison européenne de la photographie a inauguré ses quatre expositions de la saison estivale 2026. Parmi elles se...
À l'instant   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
© Virginia Morini
Mesnographies 2026 : nos vies de luttes
Jusqu’à début septembre, le festival Mesnographies dévoile un parcours photographique au cœur des problématiques actuelles : dérèglement...
Il y a 7 heures   •  
La sélection Instagram #559 : des histoires de cheveux
© nadiavonscotti / Instagram
La sélection Instagram #559 : des histoires de cheveux
Cette semaine, il est question de cheveux. Symboles identitaires et politiques, les cheveux sont bien plus que de simples accessoires....
09 juin 2026   •  
Écrit par Esther Baudoin
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
© Clara Watt
Loi anti-LGBTQIA+ au Ghana : Clara Watt et les collages d’une résistance
Par le collage, Clara Watt fait de The Promotion of Proper Human Sexual Rights and Family Values un manifeste militant et poétique, en...
09 juin 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas