Thato Toeba : matérialiser les fractures

30 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Thato Toeba : matérialiser les fractures
© Thato Toeba
collage Thato Toeba
© Thato Toeba

Dans l’exposition Anyone Can Be Lucifer, aux Rencontres d’Arles, Thato Toeba dévoile un corpus artistique engagé, déboulonnant des stéréotypes, mettant en lumière les fractures de la société et les luttes pour le changement. Un travail plastique, qui remet de la matière sur des émotion intangibles. Un article à lire en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.

En début d’année 2026, Thato Toeba décide de se rendre à Johannesburg. Pour y travailler, mais surtout pour la ressentir. Cette ville lui a toujours fait peur – enfant, on lui disait que les gens qui partaient là-bas ne revenaient pas. C’est pourtant là qu’iel choisit de construire still fountain (traduction littérale de Stilfontein, une ville minière sud-africaine), l’œuvre centrale de Anyone Can Be Lucifer, sa première exposition en Europe, présentée aux Rencontres d’Arles 2026 dans la salle Henri Comte.

L’œuvre still fountain part d’un fait récent. Fin 2023, le gouvernement sud-africain lance l’opération Vala Umgodi (« Boucher les trous », en langue nguni) pour démanteler des réseaux miniers illégaux. Des milliers de mineurs migrants se retrouvent piégés sous terre, bloqués par la police qui leur a coupé les vivres pour les forcer à remonter. Des dizaines en mourront, mais, compte tenu de leur situation « illégale », aucune procédure judiciaire n’aura eu lieu. Tout est passé sous silence. La frontière entre la tragédie et le fait divers tient à cela : la légitimité accordée aux corps.

Artiste et juriste, originaire du Lesotho, Thato Toeba s’ancre dans les rapports qu’entretiennent les deux pays (le Lesotho et l’Afrique du Sud), dans ce que le travail migrant dit de son histoire commune : un héritage autant qu’un labeur. Iel travaille par découpe, assemblage et réassemblage, mobilisant archives coloniales, iconographies religieuses, photographies familiales, images de presse. Ces collages prennent forme en volumes stratifiés, articulés, en structures de bois, ou assemblage de verre, et jouent de l’opacité et de la transparence : des exigences qui traversent aussi le droit public et qui deviennent ici matière et sujet de doute.

collage Thato Toeba
© Thato Toeba
collage Thato Toeba
© Thato Toeba
166 pages
8,90 €

Depuis l’enclave

Le Lesotho est un territoire enclavé dans l’Afrique du Sud, l’un était sous protectorat britannique, quand l’autre fut successivement colonisé par les Néerlandais et les Britanniques. Des dizaines de milliers d’hommes ont traversé la frontière vers les mines d’or sud-africaines. Thato Toeba a grandi à Thaba-Tseka, ville du Lesotho, proche du barrage de Katse qui alimente Johannesburg en eau. Son travail naît dans cet entre-deux : ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors.

À Johannesburg, iel parle la même langue, reconnaît les mêmes visages, structurellement étranger·ère, et
pourtant attiré·e par ce que les cartes ne peuvent pas
contenir : les relations du quotidien. « Les frontières sont des réalités construites. Les relations, elles, ne le sont pas. Il y a des choses qui s’affranchissent des structures
politiques – la langue, par exemple. »
Pour l’artiste, le collage aussi. « Tout le monde, en grandissant, a, à un moment donné, touché au collage. C’est un langage accessible, qui précède toute catégorie de l’histoire de l’art. » Ses références viennent moins des canons que du vivant, de ce que font ses pairs, de ce qu’iel voit tous les jours.

Dans ce langage, le noir et blanc des images de presse côtoie la couleur de l’intime – la domesticité en contrepoint, une façon plus tendre d’habiter le politique. « L’état de la politique, c’est du récit. Et le récit se construit avec la photographie, donc il peut se déconstruire avec la photo­graphie, en la découpant. » En prenant du recul, son assemblage pourrait former « un paragraphe, voire un essai ». Son œuvre traverse les dimensions, du plan au volume, des formats aux densités d’images, comme on joue des registres en littérature. Le rythme entre les fragments est imprévisible. Ce qu’on croyait savoir se défait, et c’est précisément l’intention : rendre absurde ce qu’on tenait pour acquis, et pousser plus loin.

L’article est à lire en intégralité dans le Fisheye #77

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