Avec Linéaments, Jordan Beal dévoile une Martinique générée par l’IA. Travaillant à partir d’images existantes, il explore un territoire qu’il connait bien – car il l’habite – dans une dimension plus onirique. Grâce à l’outil génératif, il imagine un autre paysage, une autre histoire du territoire. Un article à découvrir aux Rencontres d’Arles et dans le dernier numéro de Fisheye.
La vérité avec un grand V n’existe pas. « Ce qui compte, c’est la justesse des histoires que nous nous racontons et la manière dont elles nous permettent d’habiter le monde. » C’est sur cette conviction que s’appuie la série Linéaments, réalisée par Jordan Beal. Proposée par La Station Culturelle (Martinique) et défendue par la commissaire Nadine Hounkpatin, elle sera présentée cet été aux Rencontres d’Arles, dans le cadre du prix Découverte 2026 Fondation Louis Roederer. Le photographe martiniquais poursuit son cycle de travail sur les questions et les enjeux du paysage en photographie. Comme l’anthropologue Philippe Descola, il voit le paysage comme « une construction culturelle », un concept hérité en grande partie de la peinture. « Pour voir un paysage, il faut déjà posséder les codes qui permettent de le reconnaître comme tel », explique Jordan Beal. Très naturellement, il travaille à partir des paysages qui lui sont les plus familiers : la Martinique – territoire où il vit et qu’il connaît. S’amorce ensuite une collaboration avec l’IA : « J’aime bien que tout ne relève pas uniquement de ma main. Je voulais laisser le plus de place possible à l’IA, à ses clichés, à ses biais », précise l’auteur. La série a commencé avec des prompts extrêmement simples avant d’aborder des sujets plus complexes : « Une photographie détaillée de la Martinique », « Une photographie très détaillée d’une nature morte classique composée de fruits et d’éléments provenant uniquement de Martinique » ou encore « Une photographie très réaliste de l’abolition de l’esclavage en Martinique ». C’est alors qu’un élément retient son attention. « Une image a commencé à se charger sur Midjourney : un paysage paradisiaque, très coloré.Avant même que les détails apparaissent, alors qu’elle n’était qu’une image floue, j’ai eu le sentiment que tout était déjà là. On distinguait la mer, une plage, des cocotiers, une colline au loin. Pour moi, le schème du paysage était complet. J’avais l’impression de reconnaître certains lieux », se souvient-il.
Objets factices
L’image en train d’apparaître, c’est cela qu’il capture, et qu’il s’approprie. Il affiche ensuite ces images sur grand écran, puis les photographie avec son Polaroid SX-70. « Je voulais faire passer ces images par un processus physique. Photographiées au Polaroid dans mon appartement climatisé, elles produisaient des couleurs saturées, presque excessives, alors qu’à l’extérieur, elles auraient paru plus délavées », ajoute-t-il. Ce qui l’intéresse, c’est moins l’erreur de la machine que ce qu’elle révèle. Les images produites par l’IA lui apparaissent comme des objets factices, mais parfois étonnamment justes dans les questions qu’elles soulèvent. Une image générée sur « L’abolition de l’esclavage en Martinique » montre des esclaves marchant vers la mer plutôt qu’une scène de célébration. Une image fausse, mais qui ouvre, selon lui, des réflexions sur l’exil, l’origine ou l’impossible retour.
Cet article est à lire en intégralité dans le Fisheye #77.




