

Sur les traces des déplacements de populations, des fractures et de l’histoire antique, Anne-Lise Broyer dépose son regard. Un travail autour des espaces bordant la méditerranée, une mer nourricière et meurtrière. Un projet à découvrir aux Rencontres d’Arles, à l’Abbaye de Montmajour, et dans les pages du Fisheye #77.
Une colossale structure de béton, comme déchirée, s’étend sur la gauche du cadre. Sans légende, on ne réaliserait pas que ce cadavre difforme est celui d’un silo à grains du port de Beyrouth, éventré de son sens par les cataclysmiques explosions survenues dans la capitale libanaise, le 4 août 2020. Bilan : 235 morts, 6500 blessés. Et une odeur de brûlé qui persistait encore à l’arrivée sur place, deux ans plus tard, de la photographe Anne-Lise Broyer. « Les silos fumaient encore, se souvient-elle. Il faisait très chaud… Il y a… » Elle cherche ses mots, encore touchée. « L’odeur du métal chauffé. On est face à un véritable désastre, sans réparation possible, dû à une négligence. C’est tout ce qu’il y a de plus désastreux sur l’état du monde. C’est le symbole d’une dérive, d’une décadence. C’est bouleversant. » Submergée d’émotions, Anne- Lise Broyer est aussi torturée par les enjeux de sa pratique : comment photographier ce type de lieu ? « Si je tire cette image sur deux mètres, forcément, ça sera spectaculaire, ça fonctionnera, reprend-elle. Mais je m’y oppose. Je ne veux pas de ça. Alors je la tire en petit format, en 20 × 30 cm. Je ne veux pas être du côté du spectacle. »
Le ressac
Au spectacle, Anne-Lise Broyer préfère la littérature. Elle dépeint son travail comme « une littérature photographique, une expérience de la littérature par le regard ». L’artiste développe : « La lecture est ce qui m’a appris à voir. Elle fabrique chez moi un désir d’image. Car, au fond, elle doit fabriquer un désir d’écriture. Sauf que c’est trop ambitieux pour moi… Je n’y arriverai pas. Alors j’ai trouvé une autre forme d’écriture. La photographie est une manière d’écrire sans écrire. Je la manie comme un écrivain manie la langue .» Son œuvre laisse donc l’impression d’une beauté fugace, comme celle que l’on recherche entre les pages d’un grand roman. C’est notamment le cas dans Méditerranée. Est-ce là que l’on habitait ? – sa dernière série, fruit rouillé de voyages entrepris entre 2017 et 2026 autour de la Méditerranée, théâtre de mythes et linceul tragique, où frontières et temporalités volent en éclats. « On est dans un hors-temps, décrit l’artiste. L’explosion du port de Beyrouth côtoie celle de Pompéi. Depuis, ce silo que j’ai photographié a disparu. D’une rive à l’autre, on explore la destruction, la reconstruction, les migrations, la mémoire. Tout ça, comme le ressac de la mer, va et puis vient. »


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La ruine de demain
Anne-Lise Broyer immortalise des ruines antiques et modernes, des vestiges de l’Empire romain comme des murs récents, déjà rongés par l’iode et le temps. « Avant de me rendre dans des sites comme le port de Beyrouth, je visite des musées, détaille-t-elle. Je rencontre l’Antique. Dans la série se trouvent des portraits de statuaires. Ils me regardent depuis l’Antiquité. Je propose leur regard depuis [cette période]. » Parcourant les clichés, on croise les yeux blancs d’un jeune homme, emprisonné dans le bronze, l’air apeuré, affolé d’être encore là, deux millénaires après sa naissance. Il est un des célèbres coureurs du musée de Naples, filmé en 1954 par Roberto Rossellini, confronté dans Voyage en Italie aux pupilles sombres d’Ingrid Bergman. Sa visite des musées terminée, l’artiste sort ensuite dans la rue, à la rencontre de visages d’aujourd’hui « qui réactivent les statues et fabriquent un regard contemporain, complète-t-elle. Mais ils sont aussi la ruine de demain, l’Antiquité de demain ».
Cet article est à lire en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.