Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde

29 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le 7 à 9 Chanel : Aïda Muluneh, et les créations comme des messages sur le monde
This Bloom I Borrow, 2026. © Aïda Muluneh
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An Idle Mind, 2014. © Aïda Muluneh

Pour l’édition estivale des 7 à 9, des rencontres organisées par Chanel au Jeu de Paume, la photographe et curatrice éthiopienne Aïda Muluneh était l’invitée d’honneur. Un moment privilégié permettant de revenir sur le parcours de la photographe, ses engagements et les dessous de ses images.

Le 20 juillet dernier se tenait le rendez-vous désormais incontournable du 7 à 9 de Chanel au Jeu de Paume. Sous la présentation de son directeur, Quentin Bajac, le musée accueillait l’artiste Aïda Muluneh pour une conversation à plusieurs voix : celles de la modératrice Anaël Pigeat, journaliste et critique, accompagnée de Tess Mallavergne, étudiante à l’ENSA de Lyon.

En guise d’introduction, les intervenantes sont revenues sur la genèse artistique d’Aïda Muluneh. Elle démarre par le photojournalisme avant de se déplacer vers la photographie d’art. Deux pratiques qu’elle distingue clairement : « L’une consiste à documenter la réalité, quand l’autre consiste à en créer une nouvelle », affirme-t-elle. Sa façon de photographier est profondément ancrée dans le territoire, dans la répétition du geste photographique et de la présence aux côtés des personnes photographiées. « Je suis retournée au même endroit plusieurs fois, et à chaque fois je vois les gens, ils deviennent presque comme une famille. » En son cœur, un topos : le soleil, qui, comme un guide, met en lumière le monde. Dans sa pratique, il est omniprésent et peut parfois devenir étouffant. « Photographier dans un endroit où il est impossible d’échapper au soleil est particulier. Est-ce que la lumière va exploser, est-ce que l’appareil va fondre ? »

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The Laws of Motion, 2019. © Aïda Muluneh
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The Weakness of Power, 2022. © Aïda Muluneh

Des couleurs pour nuancer

Pour Aïda Muluneh, les couleurs sont une « forme de séduction », elles attirent le public. Mais une fois entré·es dans ses images, nous nous apercevons que ces couleurs détiennent davantage, elles ont plusieurs strates. En effet, l’ajout de peinture n’est jamais gratuit chez l’artiste, il est là pour apporter de la nuance, dénoncer, supposer ou délier des conflits. Peindre les visages, par exemple, sert à « universaliser la femme tout en transmettant un message de défi et de dignité ». Les femmes africaines sont représentées comme majestueuses, elles sont belles et royales afin « d’exprimer leur force, leur grâce et leur résilience ». Les mains, comme les yeux, sont également des symboles récurrents dans son travail, notamment dans sa série 99 . Ici, elles peuvent représenter ce qui nous retient ou ce qui nous pousse en avant, un soutien parfois externe, ou émanant de soi-même.

Son travail s’ancre dans la volonté de livrer une nouvelle représentation visuelle de ses origines africaines en se défaisant des stéréotypes associés. « Observer la manière dont les cultures traditionnelles décorent leurs corps, leurs maisons, nos traditions, nos symboles, nos usages de la couleur… Ce sont les choses que je trouve fascinantes. Quand on parle des représentations visuelles africaines, c’est à nous de documenter la réalité, de la représenter à l’international. »

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99, 2013. © Aïda Muluneh
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Know Thyself, Série This Bloom I Borrow, 2026. © Aïda Muluneh
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The Theater of the Imposter, Série This Bloom I Borrow, 2026. © Aïda Muluneh

Ceux qui enseignent apprennent

La curation occupe une place centrale dans la pratique d’Aïda Muluneh, et elle la perçoit comme plus difficile, parfois plus importante, que son propre travail de photographe. En 2020, elle fut la première femme noire à organiser l’exposition du prix Nobel de la Paix, avec pour objectif principal de mettre en lumière des photographes éthiopien·nes via l’Addis Photo Fest. Elle a également constitué un corpus autour de la nourriture comme outil de guerre et de famine, pour le Programme alimentaire mondial, en sélectionnant des pays avec lesquels elle entretient un lien personnel, comme l’Éthiopie, le Yémen, ou l’Arménie. « Pour celles et ceux qui ont atteint un certain succès, il est essentiel de transmettre ces connaissances pour les prochaines générations », insiste-t-elle.

Son processus créatif repose sur une ouverture constante à l’inspiration, aux échanges. Elle ne traduit pas consciemment ses rêves en art, car « ils sont trop fous », mais reconnaît que l’aspect subconscient de son travail est souvent révélé par le public, et surtout par les enfants qui lui offrent une vision plus pure et naïve. La créativité est chez elle une manifestation spirituelle, elle nécessite d’être ouvert·es, vulnérables et authentiques. Et cela transparaît dans sa présence. D’Aïda Muluneh émane une forme de calme et de sagesse, à la fois sur son travail, mais également sur ce qui l’entoure.

Aux jeunes photographes présent·es dans la salle, elle leur avoue que la photographie est un long chemin, pas un moyen de devenir riche et célèbre rapidement. Selon elle, il faut trouver son empreinte unique, rester curieux·ses, accepter le refus, et continuer d’avancer malgré tout. Pour clôturer l’échange, le désormais classique questionnaire de Proust nous révèle ses inspirations et ses souvenirs. Son goût de l’enfance, c’est celui du café, et une touche de lait chaud, réminiscence heureuse de sa grand-mère : « une connexion émotionnelle profonde », conclut-elle simplement.

conférence 7 à 9 Chanel
De droite à gauche : Tess Mallavergne, Anaël Pigeat, Aïda Muluneh. © Benjamin Diaz
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