En quête d’identité : de la physiognomonie à la reconnaissance faciale

11 juin 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
En quête d’identité : de la physiognomonie à la reconnaissance faciale
Mikel Nielsen Ommar. © Prince Roland Napoleon Bonaparte (French, 1858-1924); Plates by G. Roche / Domaine public, Getty Image.
Anna Hurri
Anna Hurri © Prince Roland Napoleon Bonaparte (French, 1858-1924); Plates by G. Roche / Domaine public, Getty Image.

Nous sommes en 1884, le prince Roland Bonaparte (1858- 1924), petit-fils de l’un des frères de Napoléon, organise une mission en Norvège au cours de laquelle il réalise plus d’une centaine de photographies de Lapons. Ces images sont un moyen d’identifier les individus, comme un botaniste entreprendrait la détermination des espèces à travers un herbier. Dans la rubrique les Repères, Pierre-Jérôme Jehel revient sur des événements qui ont marqué l’histoire de la photographie. Pour en découvrir davantage, plongez-vous dans le dernier numéro de Fisheye.

L’invention de la photographie est en effet contemporaine de la naissance d’une nouvelle science : l’anthropologie. La démarche est alors physique et médicale, bien loin de l’approche culturelle que nous connaissons. Très vite les premiers anthropologues voient dans cette nouvelle technique un moyen d’étudier la diversité humaine. Le scientifique le plus influent s’appelle Paul Broca, chirurgien et fondateur, en 1859, de la Société d’Anthropologie de Paris, notamment avec le père d’Alphonse Bertillon…

Pour rendre les observations « aussi comparables entre elles que si elles n’émanaient pas de plusieurs personnes », il rédige en 1865 des Instructions générales sur l’anthropologie, avec un véritable protocole de prises de vue : « On reproduira par la photographie les têtes nues qui devront toujours, sans exception, être prises exactement de face, ou exactement de profil, les autres points de vue ne pouvant être d’aucune utilité. » L’enjeu est de dresser de vastes inventaires photographiques des corps et des visages afin de dégager des typologies humaines. Cette étude des types s’appuie sur un travail statistique qui nécessite la collecte d’un maximum de données quantifiables et d’images. On voit bien ici les dérives possibles dans cette vision qui veut faire apparaître des différences ethniques dans les apparences corporelles.

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Au service de la science

Roland Bonaparte se met donc au service de la science et respecte les consignes, seul moyen d’atteindre une objectivité supposée de l’image photographique. Le face/profil s’affirme dans cette démarche qui va « inspirer » fortement les méthodes développées par l’identification judiciaire. Son intention est de collecter pour les milieux scientifiques des données morphologiques de ces éleveurs nomades.

Mais le terrain s’impose. Dans le face-à-face avec les Samis (ou Lapons), il semble s’opérer un glissement imprévu du dispositif photographique. Le protocole scientifique devient la mise en image d’une confrontation. L’identification se confond avec l’identité, car, si la volonté du prince en mission est de constituer une classification, un inventaire, il fait en sorte d’indiquer le nom de chaque personne photographiée. Ainsi, peut-on qualifier ces images de « portraits » ? Le portrait photographique portant toujours en lui cette tension entre un regardeur et un regardé, quelque chose d’une relation entre respect et pouvoir. C’est là toute l’ambiguïté de cette immense « collection anthropologique». Les traits des visages ne sont pas les tracés de la cartographie d’une identité neutre. Ils expriment un caractère, une réaction face à l’objectif, une relation vis-à-vis de ces observateurs-enquêteurs. Le jeune Mikel Nielsen Ommar se plie aux exigences de la pose (image ci-contre), mais fait face, soutient le regard et semble s’adresser à nous, témoin contemporain d’une histoire passée, individuelle et collective. L’indication d’un chiffre sur une étiquette placée en bas révèle la violence du procédé, car ici, la photographie est bien mêlée à une affaire de fichage, une « vaste entreprise d’archivage des corps » pour reprendre l’expression d’Allan Sekula dans The Body and the Archive (1986).

Cet article, rédigé par Pierre-Jérôme Jehel, est à lire en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.

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