

Dans Ovoo, Margarita Galandina retravaille sur des archives familiales, et se tourne plus particulièrement vers ses aïeux·lles du côté de sa mère, originaires de Bouriatie. Elle y interroge son métissage, mais également l’héritage ainsi que des notions d’asservissement et de décolonisation. Un article à lire en intégralité dans le Fisheye#76.
« D’abord la distance, puis le temps. » C’est en ces mots que Margarita Galandina évoque la genèse d’Ovoo (2022-en cours), un projet photographique traversé par la cosmologie chamanique bouriate-mongole. De la Sibérie à l’Angleterre, c’est depuis cet éloignement qu’elle se retourne vers la terre de sa lignée maternelle, la Bouriatie, berceau de l’un des principaux peuples mongols autochtones de Sibérie.
En 2023, de retour là-bas, elle apporte l’album de famille à la bibliothèque locale pour faire traduire les annotations de son arrière-grand-père, écrites en bouriate, une langue que sa famille ne parle presque plus. Un silence d’un siècle se fissure – apparaît une figure effacée : le cousin de son arrière-grand-père, haut lama [celui qui enseigne le bouddhisme tibétain, ndlr], arrêté et déporté sous la répression stalinienne des années 1930. Ce lien n’avait pas été oublié, il avait été tu pour survivre. Autour de cette révélation, sa série se cristallise.
Ovoo (obo en bouriate) désigne les cairns sacrés qui marquent, à travers la steppe sibérienne, les sites habités par les esprits. Par autoportraits retravaillés, paysages en grand format et interventions sur archives argentiques, Margarita Galandina convoque les lieux silencieux de son histoire familiale. Tout comme l’ovoo signale ce qui échappe au regard, la photographie devient chez elle le médium qui donne forme à l’absence.



Endosser l’archive
Si les paysages et les archives familiales inscrivent le travail dans un fil vivant ; l’archive anthropométrique, quant à elle, en constitue la fracture. Ce sont notamment des photographies soviétiques de 1931 que l’artiste exhume, prises lors d’une expédition auprès des populations métisses à la frontière entre la Bouriatie et la Mongolie. « Je ressemble à ce que je suis à cause de toute cette histoire. » Ces photographies éveillent chez la photographe une résonance à la fois lointaine et profondément personnelle, liée à son propre métissage, et une impulsion : interagir avec ces images, leur donner un sens. Elle reproduit alors les mêmes normes visuelles : face, profil, trois quarts. Avec son propre corps, elle réinvestit la place du sujet autrefois anonymisé. Mais cette fois, celle qui s’y tient possède un nom, une généalogie, une conscience historique. En habitant ce cadre, elle en déjoue la logique, renversant le regard anthropométrique.
Elle pousse alors le geste plus loin : à partir des archives numérisées, elle imprime les photographies, découpe les numéros épinglés sur la poitrine des sujets et les assemble en un vêtement évoquant un corset, qu’elle porte sur elle. Un symbole fort d’une contrainte occidentale et d’un asservissement soviétique, deux systèmes d’assignation cousus ensemble sur un corps bouriate qui les dénonce. « Peut-être que si je commence à disséquer les archives et à retirer les numéros, je pourrais redonner une forme d’agentivité [sentiment d’être l’auteur de ses propres actions, ndlr] spéculative aux personnes sur ces photographies, près d’un siècle plus tard. »
Retrouvez l’article en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.



Margarita Galandina est une artiste multidisciplinaire née en Sibérie et installée à Londres. Originaire de Bouriatie, sa pratique mêle photographie, dessin, enquête et intervention archivistique. Elle aborde des questions d’indigénéité, de migration et de mémoire intergénérationnelle dans des espaces postcoloniaux. À travers une démarche expérimentale de création d’images, elle tisse recherche et expérience personnelle, reconfigurant archives et histoires. Lauréate du BJP Female in Focus Award (2025) et de la bourse UKRI Artist Fellowship (2026), elle a été publiée dans le British Journal of Photography et The Guardian. Son travail a été exposé à l’international, notamment à la Royal Photographic Society, à la Saatchi Gallery et à la National Portrait Gallery. Elle enseigne et écrit, toujours en dialogue avec la photographie, les archives et la théorie postcoloniale.