
Jusqu’au 27 septembre 2026, le musée du Jeu de Paume à Paris propose une exposition intitulée Une vie, dédiée à Madeleine de Sinéty. Première rétrospective consacrée à la photographe, elle avait déjà été présentée au Château de Tours en 2025. Elle permet de (re)découvrir le travail d’envergure de cette artiste singulière, à la discrétion qui intrigue autant qu’elle fascine.
Madeleine de Sinéty est née en 1934, au château de Valmer, dans la vallée de la Loire. Son œuvre photographique est conséquente. En effet, pendant quatre décennies, l’artiste a parcouru les territoires ruraux et les milieux ouvriers de France et des États-Unis, produisant plusieurs centaines de milliers d’images, pour sa pratique personnelle, qui ne répondait à aucune commande spécifique. Dans les années 1990, alors installée avec son mari et ses enfants aux États-Unis, elle se rend au Maine Photographic Workshop, où elle bénéficie du mentorat de Mary Ellen Mark, qui lui donnera le contact du directeur du magazine Life. Une impulsion qui lui permettra d’exposer à deux reprises ses photographies : une première fois, en 1996, à la BnF et une deuxième, en 2010, au Museum of Art de Portland, aux États-Unis. Seules ses images en noir et blanc ont pu être montrées, car elles étaient jugées par une certaine école de la photographie comme plus nobles et plus artistiques que ses photographies couleur. Ces dernières n’ont été redécouvertes qu’en 2020, à l’occasion d’une exposition produite par le centre d’art GwinZegal de Guingamp.



Du crayon de papier à l’appareil photo
L’exposition s’ouvre sur un film biographique retraçant la vie de Madeleine de Sinéty. Une étape essentielle pour mieux comprendre le travail de l’artiste. Fille d’aristocrates, elle a toujours eu un attrait marqué pour la peinture et le dessin. Après des études d’art, elle est devenue illustratrice pendant une dizaine d’années, en travaillant pour divers magazines et journaux. En 1969, elle rencontre Daniel Behrman, journaliste américain et rédacteur scientifique à l’UNESCO, qu’elle épousera quelques années plus tard. De leur passion commune pour les trains à vapeur, Madeleine de Sinéty achète son premier appareil photo et commence un travail documentaire sur le quotidien des mécaniciens et cheminots à la gare Montparnasse, avec qui elle se lie d’amitié. Une proximité avec les sujets photographiés qui imprègne le travail de la photographe.
À Paris, elle s’installe dans le quartier de Montparnasse, qui deviendra une source d’inspiration fertile pour ses expérimentations photographiques. Dans une section intitulée « Paris démoli », l’artiste documente les mutations de ce quartier populaire menacé de disparition par son urbanisation croissante, dont témoigne la tour Montparnasse, que la photographe qualifiait de « tour de l’enfer ».

Poilley, une révélation rurale et artistique
C’est en 1972, en revenant d’un séjour en Bretagne, que Madeleine de Sinéty atteint le village de Poilley, alors qu’elle souhaitait fuir les embouteillages qui ralentissaient son chemin. Cet endroit et les habitants qui y vivent gagnent son cœur, si bien qu’elle décide de s’y installer et de quitter son emploi de dessinatrice. Pendant près de dix ans, elle se liera d’amitié avec les habitants du village, les aidera dans leurs tâches agricoles et photographiera leur quotidien. Elle réalise ainsi près de 50 000 tirages, dont une sélection occupe deux salles de l’exposition. En tant que spectateur, c’est comme si nous plongions dans une sorte d’album photo de famille poussiéreux et que nous découvrions avec émotion le quotidien de ceux qui nous ont précédés. Les images sont touchantes et témoignent de moments conviviaux. Des footballeurs amateurs se disputent un match, des couples dansent au cours d’un bal populaire, des enfants jouent dans un tas de pommes tout juste ramassées… Ces photographies documentent avec douceur et poésie d’un quotidien populaire, qui oscille entre le travail et les festivités. En complément, un espace au sein de l’exposition projette des diapositives de l’artiste en grand format. Pendant une vingtaine de minutes, c’est toute une danse d’images qui défile sous nos yeux.
La dernière partie de l’exposition abrite une série de photographies prises à New York au cours de plusieurs voyages réalisés par l’artiste dans les années 1970. Fidèles aux préoccupations de la photographe, ces images illustrent le quotidien des quartiers populaires de la ville américaine. Elles sont principalement prises au sein du Meatpacking district, quartier célèbre pour ses abattoirs, pendant que bon nombre d’entre eux étaient contraints de fermer sous l’influence de la pègre et du développement du monde de la nuit. Sous une lumière crue, carcasses de viandes et marchés alimentaires prennent vie à travers l’objectif de la photographe.

Poilley, 1973 © Madeleine de Sinéty

Un regard photographique énigmatique
Face au travail de Madeleine de Sinéty, une interrogation persiste dès lors que l’on met en parallèle les préoccupations photographiques de l’artiste et son milieu d’origine. Représenter le milieu rural et ouvrier en étant soi-même issu·e de l’aristocratie peut instaurer la confusion pour celui ou celle qui observe les photos. Quel est le regard porté sur les personnes photographié·es ? Comment rendre compte d’un quotidien dont on ne vit pas les difficultés ?
Il n’y a pas de véritable réponse à ces questions, mais des précisions sur la démarche photographique de Madeleine de Sinéty peuvent être apportées, pour essayer de mieux la comprendre et d’éclairer notre lecture personnelle de son œuvre. Son fils, Peter Behrman de Sinéty, a pu m’éclairer sur ce point. Comme il me l’explique, lorsque Madeleine était enfant, la ferme était un lieu d’interdit. Du haut de sa mansarde au château de Valmer, avant l’incendie qui ravagea les lieux alors qu’elle n’avait que quatorze ans, elle voyait la vie de ferme en contrebas, sentait l’odeur des foins et entendait les cris et les rires qui s’en échappait. Des nombreuses heures à observer cet endroit, elle disait que l’espace entre les volets de sa fenêtre qui lui permettait regarder au-dehors était comme une sorte de camera obscura. En arrivant à Poilley, c’est exactement cette atmosphère qu’elle retrouva, celle d’une ruralité qui l’attirait petite, mais qui lui était interdite.
Par ailleurs, les préoccupations de l’artiste vont vers la représentation de celles et ceux que l’on ne voit pas, des oublié·es des médias. Inscrite dans le temps long, dans une volonté de connaître et de comprendre les personnes qu’elle photographie, sa démarche ne se veut pas forcément documentaire, mais plutôt sensible, avec une volonté d’aller à la rencontre des autres. Lorsqu’elle photographie Poilley, elle s’y installe et y vit d’abord pour dix ans, avant d’y revenir à nouveau. Au total, c’est presque une trentaine d’années que la photographe aura passé dans ce village On peut y lire une véritable nostalgie face au temps qui passe, notamment avec ce souhait d’immortaliser ce qui est voué à disparaître, comme en témoignent ses clichés du quartier de Montparnasse ou son souci d’écrire sur son quotidien dans de nombreux carnets qu’elle répertorie chronologiquement et conserve précieusement. Certains d’entre eux figurent d’ailleurs au sein de l’exposition. Comme me l’explique Peter Behrman de Sinéty, « Madeleine a toujours eu conscience de la beauté du présent, une beauté fragile qui lui échappe ». Ayant eu une vie difficile, marquée d’obstacles, qu’il s’agisse de la maladie, du décès de son mari, puis de son fils, la photographe n’a jamais pu se consacrer à la publication de son travail. Madeleine de Sinéty apparait alors comme une collectionneuse, qui conserve et archive le quotidien des milieux qu’elle a choisi de côtoyer.