
Exposé aux Rencontres d’Arles, à la Croisière, le projet La terre amoureuse de Rebekka Deubner nous parle avec une grande justesse de la paysannerie. Cet espace pensé comme un lieu de préservation et de soin de la nature, décentré d’un regard capitaliste, et lieu de lutte. Des images comme autant de lettres d’amour adressées aux gestes du vivant, à ses mains qui bêchent, comme celles qui traient, cueillent, recueillent ou récoltent, comme celles qui serrent les poings pour sauver la terre.
Avant la série, il y eu l’été 2022. Rebekka Deubner se rend comme chaque année en juillet dans les Hautes-Alpes pour randonner. Arrivée vers le lac de Serre-Ponçon, elle le découvre assécher de plusieurs mètres, une situation anormale pour la saison. De ce choc, renforcé par la familiarité du lieu, elle tire une exigence qui ne la quittera plus : « Il suffirait de quelques années sèches comme ça pour qu’on s’habitue au fait que le territoire soit transformé, et que ça vienne annuler l’effet de choc de la première année. Il faut rester choquée, et être dans une forme de réaction presque immédiate à ce genre de phénomène. »
C’est à Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, que se cristallise le projet, après les événements de mars 2023 autour des mégabassines. La première fois qu’elle s’y rend, c’est aux côtés des militant·es et activistes des Soulèvements de la Terre (un collectif écologiste radical et contestataire français) pour faire barrage à l’exploitation. Elle n’a pas l’appareil photo, y participe, et ne conserve que ses images mentales à elle. Celles surtout d’une extrême violence, de la répression. Les images déployées sur les médias révèlent le spectaculaire, mais cachent l’essentiel : « La manière dont les politiques et certains médias se sont servis de la violence de ce moment-là permettait d’éluder le sujet principal : qu’est-ce qu’on fait de nos ressources, comment on les préserve, et quel type d’agriculture on veut mettre en place politiquement.»



L’eau, matière du travail
Une envie d’aller derrière, de s’immiscer hors du champ de bataille pour comprendre qui cela touche concrètement s’est déployée. De là est née sa série La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), venue d’une phrase entendue en plein champ avec un agriculteur, un jour de récolte d’automne, alors que ses bottes s’alourdissaient de terre gorgée d’eau. Cette eau, justement, motif du début de sa démarche documentaire, devient la matière de son travail, elle irrigue tout le projet dans sa portée politique, revient puis disparaît, ce qui fait d’elle une denrée rare.
Suivant le ruisseau, ce sujet de l’eau l’emmène à la rencontre de celles et ceux qui en dépendent dans leur travail, qui font de la terre un lieu de travail et d’habitat. Elle part alors à la rencontre de paysan·nes, de maraîcher·ères, d’éleveur·ses et de cultivateur·rices militant·es écologistes. Parmi eux, Jean-Jacques, 73 ans, membre fondateur du collectif Bassines Non Merci, qu’elle décrit comme « une encyclopédie sur pattes par rapport à l’histoire du territoire et son actualité récente ». On retrouve au final ces noms : Amandine, Martial, Valentin, Rémi, Benoit et Jean-Jacques.


Une nouvelle iconographie de la lutte
Trois ans en tout d’allers-venues, du nord au sud du département, à travers les saisons et les aléas. Rebekka Deubner travaille à leurs côtés, pour comprendre les rouages de leur activité, comprendre ce qui se joue dans leur rapport au monde, à la nature, comprendre comment le dérèglement climatique n’est pas qu’un sujet de débat, il influe sur toute leur activité. Ce qu’elle observe surtout dans les êtres avec qui elle passe du temps, c’est une harmonie dans la manière d’habiter et de travailler le territoire : « Il y a une cohérence entre leur corps et le territoire. Ils ne vont pas modifier le modifier plus que ce qu’ils peuvent avec la force physique qu’ils ont à disposition. »
Le geste de photographe se meut en geste d’aide, une forme de geste politique ancré dans la préservation de leur environnement. Car la photographe s’intéresse aux empreintes, à ce que l’on laisse de soi sur le monde, et comment agir. « La photo, à cet endroit-là, c’est vraiment quelque chose qui accompagne, qui fait le lien », résume-t-elle.
Une nouvelle iconographie se dessine alors. Celle d’une lenteur, comme un film qui s’écrit sous nos yeux, des paysages vivants, habités par les mains qui en prennent soin. Il y a cette image justement, qui marque, qui représente des mains pleines de terre, ouvertes, comme ouvertes sur le monde, recevant, donnant à la terre aussi à qui on aurait tout pris. Des mains, aux poings serrés en dehors des champs. Et puis il y a d’autres chants, ceux que l’on clame, qui s’entendent ou se lisent en dehors de la série, réintégrés dans le projet dans la scénographie aux Rencontres d’Arles et dans le livre tiré du projet. Ce sont des chants militants, de la paysannerie, nés parfois de rencontres, comme celle d’une femme croisée sur un quai de gare à Orléans, au retour d’une manifestation, à qui elle demande de chanter face caméra un chant appris pendant la marche. Des chants qui, dit-elle, « permettent aux luttes de circuler sur le territoire », repris par différentes chorales, d’un lieu à l’autre pour les unir dans la marche. Des chants, qui, comme des litanies populaires, traversent nos corps, collent à nos cœurs (et nos bottes).

