Hélène David : les voix du vivant

20 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
Hélène David : les voix du vivant
© Hélène David
© Hélène David

Pendant quatre ans, Hélène David a arpenté le Pays basque à la rencontre de celles et ceux qui l’habitent – humains, animaux, montagnes, grottes ou rivières. De ces rencontres est né Têtes noires / Buru Beltza, un livre polyphonique où photographies, archives et récits tissent une géopoétique du territoire.

« Il faut une vie pour habiter quelque part. » Une phrase qui accompagne la démarche d’Hélène David depuis son installation au Pays basque, il y a quatre ans. « Je voulais démarrer ce travail en tentant d’habiter », explique la photographe. Pour elle, habiter un territoire ne consiste pas seulement à y vivre : c’est se relier à toutes ses composantes vivantes – habitants, animaux, plantes, rivières, montagnes, météores, mais aussi ancêtres. C’est éprouver physiquement le sol, sentir qu’il est vivant. Cette intuition rencontre la Grande commande photographique du ministère de la Culture, dont naîtra Têtes noires / Buru Beltza.

L’ouvrage est le fruit de quatre années de terrain et d’une quinzaine de rencontres avec des eleveur·euses paysanne·e·s, maraîcher·e·s, piégeur, spéléologue, étudiant·e·s ou encore client·e·s d’un PMU. « Que racontent ces paroles ? Que disent-elles de leur vécu, de leur perception du sol, de leur ancrage ? Et au fond, de la relation documentaire que nous sommes en train de tisser ensemble ? », s’interroge l’autrice.

© Hélène David
© Hélène David
© Hélène David
© Hélène David

L’enquête-fiction

Peu à peu, l’enquête documentaire glisse vers l’enquête-fiction. Photographies, archives et paroles recueillies s’entrelacent pour construire un récit choral où le réel se nourrit de l’imaginaire. L’ouvrage s’organise autour de douze polyphonies – « Harpea. Polyphonie de l’enfoui », « Betizu. Polyphonie des bestioles », « Arnasa. Polyphonie des états de corps », « Memoria. Polyphonie des ancêtres »… – auxquelles s’ajoute une treizième, à part. Ici, la hiérarchie s’efface : humains, animaux, montagnes, grottes ou végétaux deviennent autant de protagonistes d’un même récit. L’ultime polyphonie est consacrée au mot basque « Gorri » (« rouge »). Couleur du sol, du sang, des façades ou des paysages, elle traverse tout l’ouvrage jusqu’à sa matérialité, marquant un changement de papier au cœur du livre. « On ne peut pas penser le vivant sans penser le cycle de vie et de mort. La relation au monde organique, c’est aussi cela », rappelle Hélène David.

Deux figures émergent de cette constellation : la brebis manech tête noire (Buru Beltza) et les grottes d’Isturitz et d’Oxocelhaya. Belle, farouche et peu productive (mais son lait est d’une grande qualité), la première incarne la figure paysanne et devient le symbole d’une autre manière d’habiter le territoire. « Elle se plaît dans la montagne… Elle ne fait pas de lait, mais elle nous fait vivre », résume un éleveur. « Elle n’est pas faite pour le capitalisme contemporain », ajoute la photographe. Quant à la grotte, elle « ne se livre pas à la première visite ». Elle ouvre un dialogue avec les profondeurs du territoire, ses mémoires géologiques et humaines, faisant surgir l’invisible sous la surface du paysage.

Dans cette création hybride, la photographie demeure le geste fondateur. Elle relève d’une pratique du temps long, de l’immersion et de l’engagement physique. Les archives viennent ensuite ouvrir une profondeur historique, tandis que les textes structurent la narration. Ensemble, ils composent une véritable géopoétique du territoire, où géographie, esthétique et éthique se répondent. Au fil des pages affleure aussi une dimension politique. Que devient le monde paysan ? La violence ne réside-t-elle pas dans l’invisibilisation de la mort des animaux par l’industrialisation ? Comment continuer à habiter le monde à l’heure de l’omniprésence numérique ? Hélène David préfère laisser ces questions ouvertes. Elle rappelle toutefois que « faire un livre est déjà un geste politique : créer un objet tangible et le faire circuler ». Une conviction qui irrigue également le remarquable travail éditorial de Céline Pévrier et du studio Typical Organization, dont la conception graphique prolonge cette réflexion sur la matérialité. Le parcours s’achève sur les mots de la poétesse basque Itxaro Borda, fille d’agriculteurs, qui raconte avoir gardé les brebis enfant : « Je sais pourtant qu’écrire est lié à cette solitude-là, à ce silence intérieur, aux sons et aux murmures anonymes de la nature. »

© Hélène David
© Hélène David
© Hélène David
© Hélène David
© Hélène David / Dans la grotte d’Isturitz, les dessins gravés du Paléolithique suivent le relief du pilier.
© Hélène David – Edité par Céline Pévrier.
© Hélène David
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