Pendant six mois, la photographe coréenne Suwa Shin a frappé à 500 portes de son immeuble pour poser une question pour le moins inattendue : peut-elle prendre une douche chez ses voisins ? Avec Be Nu (累), elle transforme ce geste intime et incongru en une expérience artistique autour de la confiance, de la rencontre et du lien de voisinage.
Peu d’indices prédestinaient la photographe coréenne Suwa Shin à sonner chez ses voisins dans le but de leur demander de prendre une douche chez eux. Ce projet artistique peu commun, intitulé Be Nu (累), est né d’un changement de paradigme, autant dans l’esprit que dans la vie de l’artiste. « Je suis plutôt introvertie, précise-t-elle. Cependant, deux choses ont changé. D’abord, il y a eu le Covid-19, qui a empêché les rencontres avec les autres. D’autant plus que j’ai été très malade à cause de ce virus, au point d’avoir peur de respirer le même air que les autres. Et puis, il y a eu un crime grave dans mon quartier. » Ces deux événements poussent Suwa Shin à repenser sa relation avec son quartier et ses habitants. « Je ne voulais pas avoir de pensées négatives sur ce quartier dans lequel je vivais depuis une vingtaine d’années. Réaliser Be Nu (累), c’était sans doute une façon de me guérir, de ne plus avoir peur de mon voisinage. Prendre une douche chez quelqu’un, partager son savon et son odeur, cela signifie créer un lien confortable avec eux et de les remercier d’avoir été un voisinage agréable. »
Commence alors un travail de longue haleine : aller à la rencontre de ses voisins. Durant six mois, la photographe sonne ou toque à 500 portes de son immeuble avec une demande peu commune, celle de prendre une douche dans leur appartement. Chaque interaction ou non-interaction est documentée, en images et en textes.


Une douche comme langage relationnel
« Peu importe la réaction de mes voisins, j’ai adoré l’expérience du début à la fin », confie-t-elle, se préparant pourtant à un refus catégorique face à cette drôle de requête. Mais contre toute attente, au cours de ces quelques mois de projet artistique, Suwa Shin prendra neuf douches chez ses voisins. « C’était vraiment improbable, je ne m’y attendais pas du tout. Un homme d’une trentaine d’années a ouvert la porte et m’a dit que je pouvais prendre une douche rapidement car il devait partir. Je suis donc allée prendre une douche, j’ai utilisé son savon, j’ai fait les photos, tout ça en cinq minutes. J’étais nerveuse, j’avais mille pensées en tête. Mais je me sentais en sécurité », raconte l’autrice.
Après s’être lavée, Suwa Shin cherche à prolonger les échanges, attisant la curiosité de ses hôtes. « J’ai surpris une conversation entre le vieil homme chez qui je me douchais et son fils, qui venait de rentrer, alors que j’étais dans la salle de bain. Il lui a dit : “Une artiste prend une douche, sois silencieux.” Une fois sortie, il l’a encouragé à venir me dire bonjour », se souvient-elle. Les rencontres prennent parfois des tournures inattendues : « Une femme m’a coupé des fruits pour que je les mange à la sortie de la douche. Une autre, passionnée de sociologie, a passé deux heures avec moi à discuter. Elle était très intéressée par les relations de voisinage. »
Quel que soit le degré de connexion établi avec ses voisins au cours de son projet, Suwa Shin fait l’éloge de chacune de ces rencontres. Dans une société de plus en plus individualiste, où les liens se distendent, Be Nu (累) rappelle que chaque interaction, même la plus fugace, peut avoir son importance. Le titre du projet prend alors tout son sens : « Be est le verbe “être” en anglais, et Nu signifie “être inconfortable” en coréen. Mais lu comme un seul mot, il signifie également “savon” (累) en coréen. Utiliser le savon de quelqu’un peut mettre les gens mal à l’aise, mais c’est aussi une façon de créer une connexion avec cette personne », explique la photographe. Et c’est peut-être là l’un des rôles des artistes contemporains : inventer de nouvelles façons de créer du lien avec les autres.

Exposition, livre et backlash
Be Nu (累) s’est décliné en une exposition, présentée au Seoul Photo Festival 2026. De petites images accompagnées de notes étaient disposées sur plusieurs colonnes, invitant les spectateurs à s’approcher pour observer ce qui s’y déroulait. « Ce format renvoie aussi à l’image des fenêtres et des portes d’un immeuble, derrière lesquelles il se passe toujours quelque chose. Mais pour le savoir, il faut s’approcher, tendre l’oreille », indique Suwa Shin.
L’artiste a également réalisé un livre éponyme, dont le format allongé se déploie comme les différents étages d’un immeuble, tous reliés les uns aux autres. « La quatrième de couverture présente une superposition des emplacements des salles de bains, tirés des plans d’étage de tous les appartements du quartier où l’œuvre a été réalisée », précise l’artiste.
Notes issues de ses entretiens avec ses voisins, autoportraits dans les couloirs, photographies de portes et de sonnettes, cheveux mouillés ou serviettes : tous ces fragments de Be Nu (累) composent une histoire plus vaste, celle des relations humaines. Et pourtant, il y a quelques mois, le projet a fait l’objet d’un backlash sur les réseaux sociaux. Certains commentaires négatifs accusaient la photographe de s’immiscer dans l’intimité des habitants et jugeaient impoli le fait de sonner chez ses voisins. Suwa Shin n’a cependant jamais forcé l’entrée de quiconque. Au contraire, elle a cherché à réactiver des liens qui tendent à s’effacer : ceux du bon voisinage.





100 copies
360 pages
139,000 ₩

