Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil

01 septembre 2026   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Dans Soleil d’Hiver, Gregory Dargent compose les nuances d’un deuil
© Gregory Dargent

Publié aux éditions Le Mulet, Soleil d’Hiver se lit comme un récit intime croisant la perte, l’exil et les liens que l’on noue. Une œuvre à la poésie viscérale, composée par le photographe et musicien Gregory Dargent.

Soleil d’Hiver est né du deuil. Celui de Gregory Dargent, à la mort de sa mère, en 2019, mais aussi celui de son père, bouleversé par la disparition de sa femme qui fait surgir en lui un besoin de parler d’un autre déchirement : son départ d’Alger lorsqu’il était enfant. « C’est au retour du funérarium qu’il me parla clairement, pour la première fois, du pont du bateau, des côtes de l’Algérie dont il s’éloigne pour ne jamais y retourner, et de son sentiment de solitude face à la mer », se souvient le photographe. Quelques mois plus tard, celui-ci développe une pellicule, restée logée dans un de ses boîtiers. Elle lui dévoile deux images saisissantes : sa mère morte, en robe blanche avant son incinération, et l’écume des vagues lors de son arrivée sur le territoire.  Un diptyque convoquant le chagrin double, qui devient alors source d’inspiration. « J’ai ensuite lu Nostalgie, histoire d’une émotion mortelle de Thomas Dodman, dans lequel l’historien raconte que la nostalgie était considérée comme une malade potentiellement transmissible. Je suis ainsi parti de cette hypothèse : avais-je été contaminé par la nostalgie tue de mon père ? », explique-t-il.

personne près d'une balustrade
© Gregory Dargent

Renforcer la connexion

Musicien et photographe, c’est naturellement que Gregory Dargent tisse des ponts entre sa pratique instrumentale et visuelle. Deux approches habituellement aux antipodes l’une de l’autre : si, pour lui, la composition se vit en groupe, l’image est foncièrement solitaire. Pour Soleil d’Hiver, cependant, l’artiste fait évoluer sa démarche : il crée une performance live en solo, exercice profondément intime à l’origine de « déflagrations sonores et visuelles furieuses ». Ses photographies, quant à elles, sont le fruit d’un échange longuement attendu avec son père, après des années de mutisme. « Pendant des mois, je lui rendais visite avec un sac rempli de boîtiers et de films, mais le courage me manquait. Il y a un an, exactement, je lui ai enfin demandé, et la réponse fut aussi simple que mes peurs étaient grandes », confie-t-il. En juillet 2023, finalement, un événement renforce davantage encore cette connexion : après dix-huit voyages en Algérie, Gregory Dargent se voit refuser l’entrée sur le territoire. Impuissant, il aperçoit à son tour la baie d’Alger s’éloigner, la mer le séparer de son pays d’origine.

abstraction en noir et blanc
© Gregory Dargent
chats noirs sur une montagne de déchets
© Gregory Dargent
personne de dos
© Gregory Dargent

L’intime devenu universel

Dans Soleil d’Hiver, les séquences en noir et blanc jalonnent l’ouvrage. Elles disent la peur de l’effacement, les ruines d’une identité arrachée. Çà et là, comme une rupture de rythme, des clichés en couleurs dynamitent l’obscurité. « Comme des blasts soudains, soubresauts du réel face à mes questions. Des villes embrasées, un joueur d’oud ressemblant à mon père dans un monde onirique, un livre finissant dans les flammes »,commente Gregory Dargent. En filigrane, il y a la quête intime qui ambitionne de devenir universelle, la mélancolie d’une enfance égarée, le besoin de réparation d’une histoire, d’une relation, ou bien d’un souvenir. Il y a des questions, évoquées avec une poésie noire, granuleuse, et des réponses sous la forme de morceaux instrumentaux. Il y a « un exil vécu jeune, un passé silencieux, des deuils, nos héritages et la vie nous poussant, peut-être, dans certaines directions sans que nous ne comprenions réellement leur sens », conclut l’auteur.

paysage expérimental
© Gregory Dargent
paysage en noir et blanc
© Gregory Dargent
paysage urbain
© Gregory Dargent
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