On Prom’s Eve : Lucas Troadec raconte l’adolescence et son obsolescence

17 septembre 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
On Prom's Eve : Lucas Troadec raconte l'adolescence et son obsolescence
© Lucas Troadec

Réalisée à Abu Dhabi, On Prom’s Eve de Lucas Troadec nous parle du passage à l’âge adulte dans un contexte géopolitique compliqué. Un article à lire en intégralité dans le dernier numéro de Fisheye.

Elle est submergée, en flottement. Son corps se mêle aux ondulations de l’eau, les faisceaux de lumière et les carreaux au fond de la piscine recueillent sa silhouette. Le temps s’est suspendu, il n’y a plus aucun bruit, elle est isolée du monde alentour. Hors champ, pourtant, quelques heures après la prise de cette image, des détonations retentissent dans le ciel d’Abu Dhabi. Nous sommes en mars 2026, les États-Unis, soutenus par Israël, lancent une attaque militaire contre l’Iran. Téhéran répond aussitôt en visant non seulement les villes israéliennes, les bases américaines situées dans la région, mais aussi les villes alliées de Washington, dont celles des Émirats arabes unis. Parmi elles, Abu Dhabi, qui depuis des décennies tire profit d’une réputation éco­nomique prospère et sécuritaire, alors que tout autour s’activent des conflits armés, des instabilités politiques et des protestations. Une situation de façade, ou du moins bien contenue, dont l’économie dépend de celles et ceux qui y travaillent. Une région abritant une réalité bien plus complexe, faisant office de refuge précaire pour ses habitant·es. Ce constat, Lucas Troadec l’a déjà tiré depuis des années. Revenu dans la ville afin de réaliser sa série On Prom’s Eve, il n’a, une fois sur place et le conflit entamé, pas l’intention de repartir, car cela signifierait trahir une ville qui l’a accueilli des années durant. Déserter ce qui fut sa maison, la seule peut-être qu’il ait pu considérer comme telle.

© Lucas Troadec

L’impossible appartenance

L’ancrage, ou la recherche de celui-ci. S’il fallait définir le cœur de la pratique de Lucas Troadec, ce serait peut-être à travers cette notion qui a traversé à la fois sa propre vie, mais aussi ses études d’anthropologie, et sa photographie. La série prend racine dans sa propre expérience adolescente de cette ville du Golfe, où il s’installe en famille pour le travail de son père, à l’âge de sept ans. Il y interroge justement son sentiment ambigu d’appartenance à cette dernière. Un sentiment vécu par tant d’autres, par son entourage mais aussi par la plupart des jeunes expatrié·es d’aujourd’hui. Car Abu Dhabi fonctionne sur une économie particulière, fondée sur une immigration qui ne s’installe jamais de façon pérenne, qui travaille sur le sol sans pouvoir accéder à la nationalité. Une précarité qui s’accentue dans la dichotomie qui s’opère au sein même des différents groupes d’expatrié·es : les personnes venues d’Europe ou du Proche-Orient ont davantage accès à des postes du tertiaire, tandis que les personnes venues d’Asie du Sud ou du Sud-Est occupent plus souvent des postes d’ouvrier·ères ou de technicien·nes. « On est plus vu comme un invité sur le territoire, un invité qui doit gagner son droit de séjour, rappelle Lucas. Tu peux te faire virer très facilement, sans aucun préavis, et tu dois aussitôt partir du pays, ce qui veut dire retourner dans un pays d’origine qui, pour beaucoup, est un pays qu’ils connaissent peu, voire pas du tout. »

© Lucas Troadec
© Lucas Troadec

Paysage habité et fantasmé

On Prom’s Eve est tendu par ce fil rêche d’un avenir incertain. Les protagonistes, de jeunes adolescent·es de nationalités différentes, grandissent sous une épée de Damoclès, suspendu·es entre deux mondes, celui de la fin du lycée, du passage tortueux à l’âge adulte où il faudra choisir de rester étudier, travailler ici ou de partir. On y suit Sophie et sa sœur, jeunes Irlandaises, que Lucas Troadec a rencontrées en allant frapper à la porte de son ancienne maison, et des jeunes skateurs philippins, connus de bouche à oreille, représentant un autre aspect de la vie du photographe – Prince, Biplov, Diether, Walid. Deux groupes qui naviguent dans des mondes opposés et ne se côtoient pas. Les unes sont scolarisées dans un lycée privé, ont des chauffeurs attitrés, passent leurs après-midis dans des piscines d’ami·es, quand les autres sillonnent les rues, les souterrains, traînent sur le perron des maisons, gravitent dans les marges de la ville. Deux expériences distinctes du territoire qui évoquent la pluralité d’une ville dont on connaît peu les rouages.

Car si l’influence américaine sur le territoire a servi de liant, de page blanche commune dans un pays sans culture propre, elle a aussi créé une sorte d’anomalie dans le paysage. Il y a d’un côté des espaces entiers dédiés à la consommation, ultra-surveillés, et, de l’autre, des espaces tiers, presque abandonnés : des terrains de sable, parkings, souterrains. Mais dans le regard de Lucas Troadec, ces interstices sont le centre vivant de la ville, bien que l’attente y semble omniprésente. Situés en dehors, ou à la lisière du reste, ils agissent comme des lieux où l’adolescence peut librement se déployer, dans sa paresse ou sa joie de vivre. « Au-delà du paysage physique qui s’apparentait aux États-Unis, la skyline, la corniche avec les palmiers, les grandes avenues, la culture des Prom, des malls… J’avais, adolescent, mon paysage mental, qui se rattachait aux films américains du Coming of Age, explique-t-il. Ça me permettait d’habiter le territoire autrement, plus idéalisé peut-être. Et bizarrement, dans toutes mes images mentales, mes plus beaux souvenirs restent ceux des journées entre potes à traîner dans des parkings. » Un sac plastique sur un passage piéton, la devanture de la maison de son enfance, des odeurs, comme celle du bitume brûlé… Toutes ces choses et ces espaces traversés deviennent alors des façons de contrer le deuil de la ville telle qu’il l’a connue, de se rappeler de ce qui a existé, puisque la nature même d’Abu Dhabi est fluctuante.

L’article est à lire en intégralité dans le Fisheye #78. La série sera exposée à la Galerie M du 17 au 19 septembre, le commissariat est réalisé par Ana Corderot.

© Lucas Troadec
© Lucas Troadec
© Lucas Troadec
© Lucas Troadec
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