C’est au cœur de la vallée occupée par le Groupe Agricole d’Exploitation Collective (GAEC) de Montlahuc qu’Eve Campestrini compose Lueurs Fauves. Une série qui entend (ré)incarner le vivant par une image-poésie, mise à l’honneur par l’UPP durant la semaine d’ouverture des Rencontres d’Arles.
« C’est une amie qui m’a déposée dans la vallée. Elle me parlait de ce projet depuis des années. De mon côté, je rentrais des Antilles, dans un état émotionnel assez intense. Marco, un des fondateurs, m’y a dévoilé les multiples visions qui s’entrelaçaient, c’était fascinant. Et, alors que j’observais un lieu se protéger et se régénérer, l’acte de photographier s’est transformé en refuge », raconte Eve Campestrini.
Depuis 2023, l’artiste tisse des liens avec le collectif habitant la vallée. Née en 1982, la première version du GAEC avait vu le jour dans une mouvance post soixante-huit interrogeant la société consumériste. Aujourd’hui, la 2e génération a hérité d’un troupeau de près de 1000 brebis et d’environ 1000 hectares de terrains, « qui sont avant tout des landes, des forêts, des falaises – une terre assez pauvre », précise l’autrice. Au cœur de leur démarche, une volonté de « tisser un lien intime avec les non domestiqués à poils, plumes et feuilles pour que la pensée des humain·es s’hybride ». Une réflexion sur les rapports de domination entre hommes et nature qui inspire profondément le travail de la photographe. Car, en interrogeant les résonances, les équilibres, l’imaginaire s’affirme comme un territoire propice à la création.

Les nuances du sensible
Sur place, Eve Campestrini découvre les outils mis en place par le collectif pour vivre – une relation au vivant qu’elle qualifie de « poétique ». En son sein, de nombreux acteurs, pas seulement humains. Parmi eux, les semences des graines anciennes, les barrages des castors et autres réseaux de champignons. Et puis, un labeur constant, tourné vers l’harmonie, existant hors du temps et d’un monde tourné vers l’efficacité capitaliste. Cette temporalité, l’autrice l’applique à sa pratique. Dans Lueurs Fauves, les images ne naissent pas immédiatement, mais germent et poussent au contact de la nature. Elles disent l’acte particulier d’immortaliser, mais rappellent aussi l’importance des moments sans photographier. En toile de fond, il y a la réalisation qu’une simple série documentaire ne suffit pas à faire le portrait de cette vallée. Qu’il faut, au contraire, se tourner vers le sensible pour en saisir toutes ses nuances. Plus qu’une recherche, le projet tâtonne, progresse, évolue au contact de ces autres qu’Eve Campestrini rencontre lorsqu’elle est sur place. Jamais faciles, les associations qu’elles tissent favorisent la représentation d’un vivant incarné, aux multiples connexions.

Hybrider les êtres
Une sensibilité maîtrisée faisant écho, également, à son éducation. « Mes parents [biologistes] nous ont proposé un regard instruit sur les fonctions du vivant, mais aussi une perception de la personnalité de ces entités. Lorsque j’étais enfant, l’en-dehors de moi était habité, incarné, nommé, rencontré, tout sauf un espace neutre et vide sur lequel l’humain aurait eu l’ascendant », affirme-t-elle. Ainsi, dans ses clichés, les corps croisent les pelages, les branches s’illuminent, comme les yeux des loups, les flous tentent de capturer l’insaisissable et mélangent les êtres d’une terre en osmose. « J’essaie de trouver une juste place entre la pulsion du ventre, du geste photographique et la recherche consciente de ce que je souhaite illustrer », conclut-elle.





