« Dystopia » ou le monde de demain

26 janvier 2022   •  
Écrit par Julien Hory
« Dystopia » ou le monde de demain

Avec la série Dystopia, Fernando Montiel Klint déploie son imagination pour entrevoir la vie dans un futur proche. Dans des images loin des clichés du genre, il confie ses inquiétudes et ses interrogations. Une plongée dans un avenir qui questionne le présent.

« L’histoire ne se répète pas, elle bégaie ». Ces mots attribués au penseur et théoricien de la révolution Karl Marx semblent calquer sur notre époque. L’année 2022 débute comme les deux précédentes : dans l’incertitude. Dans un monde qui survit au gré des variants d’un virus sans frontière, les perspectives d’avenir deviennent de plus en plus floues. Pour se rassurer, on peut toujours s’en remettre aux différentes analyses des experts en tous genres. On peut tout autant entrevoir le futur à l’aune de l’imagination. C’est ce que propose le photographe mexicain Fernando Montiel Klint avec son projet Dystopia. Cette série d’images acidulées offre une plongée dans un possible proche alimenté par les interrogations métaphysiques de leur auteur. Bienvenue dans son monde de demain.

Avant d’aller plus loin dans le travail de Fernando Montiel Klint, entendons-nous sur la signification du terme « dystopie ». Depuis la crise sanitaire internationale et les multiples mesures qui l’ont accompagnée, ce mot est employé peut-être plus que de raison. Ce serait une « société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste, telle que la conçoit un auteur donné » (déf. Larousse). Dans son étymologie, elle s’oppose à l’utopie comme représentation d’une réalité idéale. Souvent associée à des œuvres de science-fiction, dont le photographe s’inspire, la dystopie connaît son exemple le plus fameux avec 1984 de Georges Orwell. Nous progressons donc en territoire hostile. « Le titre de mon projet peut paraître sombre, admet Klint, mais je ne pense pas que toutes les avancées de l’histoire seront soit bonnes soit mauvaises. Nous serons surtout confrontés à nos propres contradictions. C’est pourquoi j’ai voulu aborder ce thème de façon pessimiste, mais colorée. »

© Fernando Montiel Klint

De vastes ruines

Pour accéder à cet univers, Fernando Montiel Klint multiplie les portes d’entrée. S’il a multiplié les références littéraires, cinématographiques, mais aussi scientifiques, le photographe a su mettre à profit ses nombreux séjours dans des endroits reculés de l’Amérique centrale et du sud. « Mon inspiration principale a tout d’abord été le voyage de trois ans que j’ai fait à travers l’Amérique latine, se souvient-il. Les gens que j’ai rencontrés et les territoires que j’ai explorés ont fourni le contexte de base de Dystopia. Ce fut un véritable cheminement introspectif ». Nous comprenons mieux pourquoi les paysages présentés dans la série semblent tout droit sortis d’un long-métrage d’anticipation post-apocalyptique. Nous les identifions sans les reconnaître. Ils sont l’évocation d’un ailleurs que nous pourrions effleurer.

Au milieu de ces décors, des personnages en errance nous rassurent sur la résistance de l’espèce humaine aux mutations de la planète. « On nous a toujours décrit, dans les films, un monde obscur, pollué, ou les êtres devront se battre pour préserver les ressources. Mon but ici a été de montrer un futur tout à la fois toxique et resplendissant, explique Fernando Montiel Klint ». De ces panoramas lumineux, comme irradiés, émergent parfois des vestiges de notre présent. Ces traces de notre passage sur Terre rappellent que rien n’est éternel. Ce qui amène le photographe à se demander pourquoi ce qui est arrivé aux grandes cités mayas ne pourrait pas advenir à nos métropoles actuelles. Devenues de vastes ruines, elles ne seraient alors que les caravansérails de nomades en quête d’absolu.

© Fernando Montiel Klint

Cassandre et Prométhée

Car le devenir de l’humanité et ses modalités d’existence est un des autres sujets de préoccupation de Fernando Montiel Klint. La série propose une méditation sur notre adaptabilité à un environnement et sur la perfectibilité du corps. Il soulève ici les thématiques contemporaines du transhumanisme et du posthumanisme. Ces concepts, notamment développés par le philosophe Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme (1956), font eux aussi les beaux jours de la S.F. et de la presse scientifique. « Mes réflexions s’orientent également sur les transitions qui nous mèneront au post-humain, explique-t-il. Mon travail aspire à projeter ces enjeux. Quels seront les nouveaux comportements induits par la technologie dans la recherche de surpassement de nos limites ? ». Comme dans beaucoup d’œuvres d’anticipation, nous naviguons entre prophéties et grands bouleversements.

En cela, Dystopia pourrait être le point de rencontre du mythe de Cassandre et celui de Prométhée. Si la première avait le don de prédire l’avenir (souvent violent) sans jamais être crue, le second vola le feu à Zeus pour l’offrir aux terriens – symbole du dépassement et la tendance qu’ont les hommes à se prendre pour Dieu. Mais alors, baignons-nous dans la légende, la rêverie douce ou la folie pure ? Au moment où le Métaverse se montre de plus en plus plausible, tout est envisageable. Comme le souhaitent certains, cet univers parallèle, digitalisé et en perpétuelle évolution, se superposera-t-il un jour au nôtre ? Vivrons-nous un crossover de Mad Max et de Matrix plus vrai que nature ? Difficile à dire. Mais, au milieu du bruit permanent, dans un torrent d’informations constant, nous pouvons souffler un instant devant Dystopia, et nous dire que le futur, c’est maintenant.

© Fernando Montiel Klint

© Fernando Montiel Klint© Fernando Montiel Klint
© Fernando Montiel Klint© Fernando Montiel Klint

© Fernando Montiel Klint

© Fernando Montiel Klint© Fernando Montiel Klint

© Fernando Montiel Klint

© Fernando Montiel Klint

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