Prix Bayeux Calvados-Normandie : l’Afghanistan vu de l’intérieur par Elise Blanchard

Prix Bayeux Calvados-Normandie : l'Afghanistan vu de l'intérieur par Elise Blanchard
© Elise Blanchard

Jusqu’au 7 novembre 2026, Elise Blanchard présente Vu de l’intérieur, l’Afghanistan depuis le retour des Talibans, une immersion de sept ans de travail sur place, au prix Bayeux Calvados-Normandie. En 2021, les talibans ont repris le pouvoir du pays. L’image devient restreinte et le journalisme est tenu éloigné. Au cours de ses années sur le terrain, la photographe découvre toutes les complexités que renferment ces lois qui forcent les Afghanes au silence. Pour autant, les images que nous avons devant nous sont celles de femmes qui se battent, un combat encore plus dur à mener à cause de leur enfermement. Dans ce pays absurde qui apprend tout de même les droits de l’homme aux petits garçons à l’école, la photographie expose la force humaine qui perdure malgré tout. 

Annabelle Garbiglia : Comment parvenez-vous à capturer la force des femmes qui résistent au quotidien sans tomber dans une mise en scène héroïque ou un cliché du reportage de guerre occidental ?

Elise Blanchard : Je pense que l’important, c’est de ne pas venir avec des idées préconçues ou de se servir d’elles comme des symboles, mais plutôt de vraiment essayer de les comprendre et de les regarder. Il faut les voir chacune comme des femmes particulières. Parce qu’on dit beaucoup « les Afghanes », comme s’il y avait un type d’Afghans, mais on ne dit pas « les Françaises » à ce point-là avec une généralité aussi régulière. Donc je pense que l’effort, c’est vraiment de ne pas venir avec ces idées préconçues. Je parle d’une Afghane, mais ce que je fais, c’est rencontrer chaque Afghane dans sa situation particulière, avec son caractère particulier, son passé, ses expériences. Parce qu’évidemment, ces femmes, avec les lois des talibans, font face à des difficultés similaires, mais elles sont toutes différentes et je trouve que c’est en rentrant dans le quotidien de chaque femme et en parlant longtemps avec elles qu’on peut les photographier d’une manière qui évite les clichés. 

© Elise Blanchard

Vous parlez des semaines passées au cœur d’une famille, où les femmes ont fini par vous considérer comme une tante. Qu’est-ce que cette assimilation familière a changé dans votre manière d’aborder les femmes afghanes dans vos images ? 

Cette famille, ce sont les personnes avec qui j’ai été la plus proche dans le cadre du travail, forcément avec tout ce temps-là. J’ai commencé à connaître ces femmes à des niveaux beaucoup plus profonds que ce qu’on aurait avec quelqu’un qu’on rencontre dans le cadre d’un reportage. On rentre vraiment dans des niveaux humains qui sont les mêmes que dans toutes les rencontres humaines. Forcément, on réconcilie le fait qu’on voit une personne dans son entièreté sur le long terme. Il faut allier ces deux choses, le côté travail avec le reportage et la familiarité, et forcément, ça influence comment on écrit ou comment on photographie. 

Sept ans de présence sur le terrain, c’est l’inverse du reportage d’actualité chaud. Comment en passant autant d’années là-bas, votre vision personnelle de l’Afghanistan a-t-elle changé ? Et peut-être même, comment votre vision de vous en tant que photojournaliste a-t-elle changé  ? 

Je n’ai pas l’impression qu’elle ait changé parce que je n’avais jamais vraiment eu de vision prédéfinie. Je m’étais attachée à l’Afghanistan via des personnes et des histoires. Mais il n’y avait jamais eu cette question, tout s’est vraiment fait naturellement. J’ai rencontré des personnes à Paris et puis des personnes pendant mes reportages. J’ai lu, et ça a toujours été par intérêt personnel d’en apprendre plus. Je n’ai jamais eu cette idée de vouloir comprendre l’Afghanistan. Ce que j’ai appris, c’est que c’est toujours plus compliqué que ce qu’on pense, on ne comprend jamais parce que ce n’est pas seulement des décennies de guerre, ce sont des personnes, ce sont des complexités et des différences qui changent constamment. Moi, ce que j’ai compris, c’était que tu peux rester aussi longtemps que tu veux, aller toujours plus en profondeur, il y aura toujours autant de nuances, plus de complexités, avec plus de personnes et d’endroits différents. Ça ne s’arrête jamais et ça ne veut pas dire que ça ne sert à rien d’essayer de comprendre, mais il n’y a jamais eu un moment où je me suis dit « ça, c’est l’Afghanistan », j’ai toujours eu conscience que c’était toujours plus complexe que ce que je voyais. 

© Elise Blanchard

Présenter ce travail dans le cadre du prix Bayeux Calvados-Normandie implique de parler à un public confronté à la dureté des conflits mondiaux. Qu’espérez-vous que les visiteurs retiennent de cette vision de l’Afghanistan, où la brutalité politique coexiste avec des rires, des deuils et une résistance invisible ?

Moi, ce que j’espère toujours, pour mon travail en particulier, c’est d’apporter ce que je pouvais apporter en vivant vraiment là-bas, en étant sur le terrain, en rentrant dans les nuances, dans les zones grises et dans les complexités. C’est essayer de rapporter ce que je voyais, la réalité que je voyais et surtout en étant la moins caricaturale ou la moins simplifiée possible. Vraiment essayer de refléter les personnes, de vraies personnes que je voyais et de vraies situations dans toutes leurs nuances. Parce que, quand on réfléchit, l’Afghanistan, comme on le décrit à l’étranger, comme on le décrit quand on survole simplement, ça ne peut pas être un vrai pays. C’est comme un film. Moi, mon effort, c’est d’emmener les vraies personnes, les réalités qui sont forcément bien plus complexes que ce qu’on peut croire en ayant peu d’informations depuis très loin.

© Elise Blanchard

Dans le contexte du prix Bayeux, qu’est ce que vous avez voulu mettre en avant dans votre travail ?  Quel message précis souhaitez-vous transmettre au public occidental ?

Quand on m’a demandé de faire l’exposition à Bayeux, je voulais faire quelque chose qui n’avait pas été fait, que, moi, je n’avais pas fait non plus dans des expositions auparavant ou dans des reportages. Je me suis demandée : qu’est-ce que j’ai fait qui n’a pas été déjà fait ? Je me suis dit qu’il fallait parler du quotidien d’un taliban, dans les news quotidiennes, on ne retrouve pas ce genre d’informations. J’ai essayé de faire quelque chose qui pourrait s’ajouter à ce qu’on sait déjà. L’idée, c’était une expérience qui n’était pas prédéfinie, c’est un peu de refléter, moi, comment je l’ai vu de l’intérieur. Je suis revenue sur cinq ans d’archives, j’ai essayé de trouver les thèmes qui revenaient, les photos que je trouvais toujours intéressantes, même des années plus tard. Rien n’est chronologique, ce sont plutôt des thèmes qui me semblaient importants. Je voulais qu’on voie le contraste entre la sphère des hommes et celle des femmes, je voulais montrer comment le pays a changé et les choses importantes auxquelles les gens font face. Dans mon exposition, je veux amener une complexité, une nuance et une intimité.

© Elise Blanchard
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