
Réalisée en Tunisie au gré de résidences artistiques, Empreintes dévoile une déclinaison de fragments aux lignes épurées. À travers cette série, Farida Hamak sonde le quotidien pour mieux exhumer les traces qui façonnent aussi bien un environnement qu’une mémoire collective ou plus intime.
« Je suis née en Algérie dans une famille originaire de la Kabylie. Mon père vient d’un village de la montagne, un village de conteurs et de poètes. Il s’installe à Paris avec ma famille en 1956. Cette transmission familiale d’une sensibilité artistique profonde a nourri très tôt mon rapport au monde et à l’art », commence Farida Hamak. Les prémices de sa vingtaine, tranche de vie au cours de laquelle elle fait l’acquisition de son premier boîtier, sont façonnées par les voyages et les rencontres. « Ma première photographie d’auteur, prise en Birmanie, montre une jeune femme devant l’entrée d’une maison en paille. Elle a marqué le début de ma trajectoire photographique », souligne-t-elle. À cela s’ajoute une autre inclination qui aura tôt fait de s’imposer comme un fil conducteur pour les décennies suivantes. « Depuis près de cinquante ans, mon travail photographique est traversé par la notion de trace : d’abord celles laissées par les guerres, que j’ai documentées en tant que reporter au Liban, en Syrie, en Irak ou en Palestine, puis celles plus intimes de l’exil, de la mémoire familiale et des mutations territoriales en Algérie. Mon regard s’est toujours attaché à ce qui reste : non pas la violence frontale, mais les empreintes qu’elle laisse, visibles ou silencieuses, sur les lieux et les êtres », résume-t-elle.




Porosité entre mémoire et matière
Empreintes s’inscrit dans ce sillage. Commencée en 2022 pour s’achever en 2024, cette série résulte de plusieurs résidences artistiques de deux à trois semaines passées aux quatre coins de la Tunisie. « J’ai parcouru le territoire en mode road movie, en bus, en train ou en taxi, pour m’imprégner des lieux, explique Farida Hamak. Mais ma base, mon point d’ancrage est toujours resté Djerba, à laquelle je me suis profondément attachée. […] Connue pour ses plages, l’île est bien plus que cela : c’est un territoire chargé d’histoire, de mystère et d’architecture vernaculaire, les Houchs. On y croise les traces des Ibadites, la synagogue de la Ghriba, les échos des Lotophages d’Ulysse ou encore une lumière presque mythologique. »À l’image se découvrent des bâtisses aux lignes épurées. Des esquisses ornent parfois les façades. Portes et fenêtres sont ouvertes sur le monde. Quand des silhouettes féminines surgissent, la Méditerranée les caresse de ses flots. « Ici, les paysages, les ruines, les espaces abandonnés ou en transformation deviennent porteurs d’une mémoire : entre tradition et modernité, ils révèlent les tensions, les absences, mais aussi la beauté discrète d’un territoire en mutation », suggère l’artiste.
Le lien qui unit les êtres et leur environnement se dessine ainsi dans une porosité entre mémoire et matière. « Je cherche à capter ces fragments de vie, ces gestes du quotidien qui disent beaucoup sans bruit. Aujourd’hui, les signes changent de statut : le voile, par exemple, autrefois destiné à dissimuler, est devenu ce que l’on voit immédiatement. Il attire l’attention plutôt qu’il ne la détourne. J’ai aussi observé des transformations profondes, comme ces vieilles femmes que l’on voit désormais aller à la mer, entrer dans l’eau, ce qui, autrefois, était impensable. Ces détails racontent des évolutions silencieuses, des espaces de liberté conquis par petites touches. Ce que je raconte ici, ce sont des formes de présence, des marges d’intimité, des traces de résistances et d’adaptations, dans des sociétés encore traversées par des normes patriarcales. Des femmes, visibles ou non, qui laissent elles aussi leur empreinte, dans les paysages comme dans l’histoire », conclut Farida Hamak.








