L’Institut pour la photographie de Lille présente une troisième exposition hors les murs dans les espaces de convivialité du Théâtre du Nord jusqu’au 5 juillet 2025 – et dans le cadre de Fiesta, 7e édition de lille3000. Avec Just My Luck, les artistes belges Cécile Hupin et Katherine Longly montrent avec douceur, humanité et humour un projet de six années de recherche qui s’articule autour des jeux d’argent et de notre rapport à l’argent, la chance et inéluctablement la malchance.
Juste après avoir passé les tables du café du Théâtre du Nord est installée une grande cimaise rose fuchsia avec les inscriptions Just My Luck (C’est bien ma veine, en français). Dessus, cerné de multiples coupons à gratter, un ticket du jeu Jackpot bordé de fils d’or est placé sous verre. Sur le côté du cadre pend un petit marteau en métal. « À chaque début d’exposition, on organise une tombola pour recevoir cette œuvre. Le ou la vainqueur·e aura un choix cornélien à faire : garder cette production artistique telle quelle et ne jamais savoir s’il s’agissait d’un ticket gagnant, ou bien briser la vitre pour gratter le billet, au risque qu’il soit nul », raconte Cécile Hupin, scénographe et autrice. L’exposition est le fruit de six ans de recherche de terrain sur des histoires qui gravitent autour de la loterie et des jeux d’argent. « Avec Cécile, nous aimons nous échanger des faits divers, soutient Katherine Longly, artiste-plasticienne et photographe. Nous étions fascinées par le loto et nous avons voulu creuser derrière les titres de presse moqueurs. » Le duo se pose alors la question : « Comment un gain peut-il bouleverser la vie des personnes ? » Elles partent à la rencontre de protagonistes, gagnant·es, presque gagnant·es, buralistes (libraires dans le langage belge) pour décortiquer l’histoire d’une croyance commune : « l’ambivalence entre la chance et la malchance », précise Cécile Hupin. De cette enquête se démêlent des récits profondément humains, des récits de joie et de tristesse et des luttes pour la justice. Just My Luck interroge notre rapport à l’argent, nos aspirations et dresse le portrait de notre société.
Gagner ou perdre
Les jeux de hasard existent depuis la nuit des temps. « On dit qu’ils seraient une invention du jeune empereur romain Héliogabale, il y a deux mille ans. Avec une catapulte, il propulsait des lots très attractifs tels que des terres, des esclaves, des mandats de ministre, mais aussi d’autres beaucoup moins : six cadavres de mouches, voire une condamnation à mort », spécifie Cécile Hupin. Un win (gagnant) et un lose (perdant) constitués de jeux de grattage nous absorbent dans cette exposition multimédia décalée et teintée d’humour. Tickets belges dûment récoltés dans différentes librairies, disposés en fresques accueillantes, titrailles de presse racoleuses à la « Il gagne un million d’euros à la loterie, mais ne dit rien à sa femme » imprimées à même le sol, le Théâtre du Nord se métamorphose en livre ouvert sur quatre chapitres tournés autour de la loterie. Le parcours débute avec l’histoire de Serkan dans le quartier de Sevran à Bruxelles. « Il y a dix ans, un balayeur de rues joue à l’EuroMillions dans la librairie de Serkan et l’emporte, confie la scénographe. Il prépare alors sa fuite avec sa famille, empoche son gain et disparaît. N’ayant pas le visage de l’heureux vainqueur, les journaux décident de mettre en avant le vendeur du billet. Le libraire le voit comme une opportunité pour faire fonctionner son commerce. » Placardées sur les cimaises, des images de Serkan, issues de la presse, défilent dans une étonnante chronologie, d’un sourire rayonnant à des yeux inquiets. « Il s’est presque mué un totem, les gens venaient en pèlerinage dans sa librairie pour jouer », poursuit-elle. Mais le conte de fées du commerçant tourne rapidement au cauchemar. Étant le seul à avoir aperçu la figure du grand gagnant, il commence à recevoir des centaines de lettres demandant des aides monétaires. « On l’a vu devenir vert, car on le réveillait toutes les nuits avec des requêtes de plus en plus malhonnêtes. Cette expérience va le pousser à baisser définitivement le rideau de sa boutique », détaille le duo. Le gain de l’un bouleverse la vie de l’autre.
Justice à tout prix
Parmi les récits contés dans Just My Luck, se trouvent également des histoires de justice. Celle d’Ahmed Allay, ingénieur marocain et professeur de mathématiques installé à Nancy, est particulièrement touchante. Sur le mur, son portrait converse avec un tas de documents d’archives, de lettres et d’éléments d’enquête. « Dans les années 1980, Ahmed jouait de temps en temps au loto – sur du papier carbone, avec trois copies, une pour le·a joueur·se, une pour le·a buraliste, une pour la Française des jeux (FDJ), retrace Katherine Longly avec émotion. Un jour, il découvre qu’il a gagné et se rend dans son bureau de tabac pour récolter son dû. Or, la buraliste ne retrouve pas sa copie du ticket. Il attaque la FDJ et la vendeuse en justice. » Cette décision se retourne contre lui. Il est accusé d’avoir falsifié son billet. Après un an de prison, Ahmed commence un long combat pour obtenir justice. « Il met à profit ses compétences d’ingénieur pour analyser son cas et prouver son innocence, ajoute l’artiste. La justice n’a jamais accepté de rouvrir le dossier, ni même regarder les preuves en face, car elle a fini par le détruire en 2009. Trente ans plus tard, il cherche toujours à retrouver sa dignité. » Le duo évoque également les biais racistes qui entourent cette affaire.
Un autel de la chance
C’est peut-être pour encourager Ahmed dans sa quête de justice qu’en face de son portrait trône l’autel de la chance, joyeusement constitué par Cécile Hupin et Katherine Longly. « C’est une collection des porte-bonheur du monde entier, expliquent les deux artistes. Ce n’est pas un plaidoyer contre les jeux de la chance, nous sommes nous-mêmes de grandes croyantes. » En son centre, un grand maneki-neko doré, ce fameux chat japonais qui invite en secouant sa patte (symbole de prospérité commerciale), dans la vitrine, un trèfle à quatre feuilles, une patte de lapin, un daruma, un lézard, etc. « Cela nous montre à quel point la chance est active dans la société qui nous entoure », constatent-elles. Les visiteur·ses sont encouragé·es à écrire sur de gros (faux) billets de banque leurs vœux et à les accrocher sur la rambarde de l’escalier qui fait l’angle. « Depuis le début de l’exposition, six personnes ont vu leurs prières exaucées », se félicite le duo. Mais au-delà de réaliser les souhaits des autres, cet autel est également un gri-gri pour Cécile Hupin et Katherine Longly. « Une heure après avoir monté l’autel, nous recevions un email nous annonçant qu’on obtenait les subventions », dévoilent-elles tout sourire. Autour, des vidéos issues des réseaux sociaux, donnant quelques bonnes recettes pour gagner beaucoup d’argent. Est-ce qu’elles fonctionnent ? Il faudrait les tester pour le découvrir. L’exposition se termine sur une collection d’histoires de ce que font les gagnant·es de leur gain. « Il est rarement question de Lamborghini, mais plutôt de créer des souvenirs ou bien de réparer quelque chose », expriment les artistes. Sous cadres, on aperçoit une voiture – qui a permis à sa propriétaire de rendre visite à son compagnon en prison –, des images de fêtes pour « la plus grosse soirée de ma vie » ou tout simplement écrit en gros « ma sécurité ».
Afin d’augmenter l’exposition, Cécile Hupin et Katherine Longly, soutenues par l’Institut pour la photographie de Lille, ont également réalisé une résidence artistique sur le territoire lillois. « Nous avons investi les PMU dans l’optique de photographier les chiffres et numéros entre 1 et 75 », explique le duo. L’objectif de cette collecte visuelle est d’organiser un événement original : un grand bingo photographique. Un premier au Théâtre du Nord le 19 juin, puis dans les PMU de la métropole lilloise en septembre. « Nous allons tirer au sort les images que nous avons faites, en guise de boules », racontent-elles, en précisant que les lots, comme dans les jeux de chance de l’époque d’Héliogabale, pourront avoir une connotation positive ou négative. « Nous voulions activer le contenu de Just My Luck avec une performance artistique », concluent-elles.
© Cécile Hupin et Katherine Longly
544 pages
31 €