L’image comme manifeste au Moulin Blanchard

04 juin 2025   •  
Écrit par Fabrice Laroche
L’image comme manifeste au Moulin Blanchard
Le Beat Hotel, 9 rue Gît-le-Coeur, Chambre 41. Thelma Shumsky, scientifique américaine et son amie suédoise Gun, 1957 © Harold Chapman (TopFoto, Roger Viollet)
Piero Heliczer (1937-1993), poète italo-américain de la Beat Generation et cofondateur du Velvet Underground, dans sa maison, Les Friches, à Préaux du Perche
Piero Heliczer (1937-1993), poète italo-américain de la Beat Generation et cofondateur du Velvet Underground, dans sa maison, Les Friches, à Préaux du Perche. © Pascal Barrier

Le Moulin Blanchard rappelle que l’art peut encore être une arme intime et révoltée. Rien d’exhaustif : soixante ans après la Beat Generation, marcher libre reste un geste politique. Un week-end dans le Perche suffit pour s’en rendre compte. Découvrez le Festival jusqu’au 13 juillet 2025.

Un vent neuf agite le Moulin Blanchard. Porté par Frédérique Founès, nouvelle directrice artistique, et épaulé par Patrick Bard, photographe, écrivain et reporter, le festival déborde de son site d’origine et invite, dans huit lieux, le public à investir la région du Perche-en-Nocé. Le thème 2025, « Liberté », n’est pas un simple slogan : c’est un socle hérité de la Beat Generation (mouvement littéraire et culturel né aux États-Unis dans les années 1950, ndlr). Le fil rouge est limpide : retour à l’underground et à l’héritage. Pas de posture, juste une ligne claire : errance, lyrisme brute, image comme manifeste. Photographie, film, peinture, sculpture, poésie, musiques… Chaque événement rappelle, parfois crûment, que l’art demeure un contre-pouvoir indispensable. Entre les projections de Harold Chapman sur le Beat Hotel, les captations rugueuses du poète Allen Ginsberg réalisées par François Pain, les peintures électriques de Thierry Alonso Gravleur et d’autres pépites disséminées tout au long du festival, le mieux est encore d’aller voir.

Des gens sur des poteaux en bois en contre-jour
Le Voyage mexicain, Mexico, 1966 © Bernard Plossu
Une femme avec des bas résille qui fume une cigarette
Sylvia et Swann, Mexico, 1966 © Bernard Plossu

Redécouverte majeure : Le Voyage mexicain de Bernard Plossu

Depuis 1979, Le Voyage mexicain de Bernard Plossu s’impose comme une bible visuelle de l’errance. Dans la poussière des routes mexicaines, ce carnet de route rejette les mises en scène et capte l’instant avec une liberté totale. Plus proche de Jack Kerouac que d’un guide touristique, il prolonge un élan d’insoumission et de poésie brute. À propos de Le Voyage mexicain, Denis Roche écrivait : « C’est un témoignage optimiste de la Beat Generation, une rupture dans l’histoire de la photographie avec des cadrages libres, sans folklore, un souffle brut de liberté vécue. » Quarante-cinq ans plus tard, ces images tiennent toujours la route, une liberté crue qui échappe encore à nos algorithmes.

Dans la salle voisine, Marion Scemama rouvre l’underground new-yorkais des années 1980 avec Road Trip et Self-Portrait in 23 Rounds. Friches, nuits, corps farouches : ses photos dialoguent avec un film coréalisé avec François Pain, trente minutes intenses pour raconter, sans pathos, les derniers mois de David Wojnarowicz, entre colère et tendresse. Présent·es au vernissage, les deux artistes incarnent cette fidélité : filmer, photographier, exposer leur carnet de route. Pour que leur histoire, et celle de celles et ceux qu’ils ont aimé·es, reste à jamais dans l’Histoire. Deux récits à des milliers de kilomètres, mais tendus vers la même nécessité : témoigner d’un monde en marge, et sauver, par l’image, ce qui mérite de ne pas s’effacer.

écriture sur le sable, en fond la montagne
Marion et David, Death Valley, mai 1991 ©Marion Scemama
deux personnes dans une chambre d'hotel
Marion et David, Motel Master ©Marion Scemama
Arthur Rimbaud in New York
Arthur Rimbaud in New York (Brian 42nd Street), 1978-1979©️ David Wojnarowicz, Courtesy of the Estate of David Wojnarowicz and P·P·O·W, New York, collection Jean Pierre Delage

Les projections prolongent ces récits en marge

Fin des années 1970, Lower East Side. Pour sa série culte Rimbaud in New York, David Wojnarowicz photographie ses ami·es déambulant dans la ville avec un masque d’Arthur Rimbaud. Le poète devient un double, un avatar queer dans un Manhattan post-Vietnam. Dans la salle obscure du Moulin, les images défilent en boucle : slideshow hypnotique, geste simple et radical. Endosser un autre visage pour parler de soi, protester contre la violence sociale et l’hypocrisie morale. Le festival en montre la version brute, fidèle à l’esprit de David Wojnarowicz.

Enfin, lauréate de l’année, Estelle Lagarde passera tout l’été à faire dialoguer les générations du Perche avec Mémoire vivante : les aîné·es racontent leurs lieux de mémoire, les enfants les rejouent devant l’objectif. Ateliers, prises de vue, mises en scène collectives… Un projet qui tisse présent et passé, avant d’être dévoilé en septembre. Ce travail s’inscrit dans la Résidence Capsule : chaque année, le festival offre carte blanche à un·e artiste pour créer in situ avec les habitant·es, depuis la recherche jusqu’à la restitution publique qui se tiendra début septembre dans la grange du Moulin Blanchard.

Vue d'exposition
Vue d’exposition. Le Voyage mexicain, 1966 © Bernard Plossu
Vue d'exposition
Vue d’exposition © Marion Scemama
À lire aussi
La Beat Generation s'invite au Centre Pompidou-Metz
La Beat Generation s’invite au Centre Pompidou-Metz
Allen Ginsberg, William burroughs and Jean Genet walk arm in arm through Chicago’s Grant Park during the 1968 Democratic…
10 juillet 2013   •  
Écrit par Fisheye Magazine
Contrastes et mélancolie : l’influence de Robert Frank
© Marley Hutchinson
Contrastes et mélancolie : l’influence de Robert Frank
Cette année marque le centenaire de la naissance de Robert Frank. À cette occasion, plusieurs évènements, à l’instar de…
28 octobre 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet

Explorez
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
© Birgit Jürgenssen
Pour Toujours : le regard subversif de Birgit Jürgenssen
Fortes de 130 ans d'engagement auprès des artistes, les Galeries Lafayette s'associent aux quinze ans du Centre Pompidou-Metz. Le projet...
30 mars 2026   •  
Tassiana Aït-Tahar : "Uber et l'argent du beurre"
© Tassiana Aït-Tahar
Tassiana Aït-Tahar : « Uber et l’argent du beurre »
Le 27 mars 2026, l’artiste et photographe Tassiana Aït-Tahar publie Uber Life aux éditions Fisheye, un ouvrage immersif retraçant ses...
26 mars 2026   •  
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
"The Stage", São Paulo, Brazil, 2018 © Rafael Roncato
Laetitia Guillemin et Emmanuelle Halkin : de la circulation des idées
À l’occasion de la 16e édition de Circulation(s), Laetitia Guillemin, iconographe et enseignante aux Gobelins, et Emmanuelle...
18 mars 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
© Agnès Dherbeys/MYOP
Résistances en images : Agnès Dherbeys de la Corée à l’Asie du Sud-Est
De Katmandou à Séoul, Agnès Dherbeys a parcouru l’Asie pour documenter des mouvements sociaux, des combats politiques et des vies souvent...
13 mars 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Les coups de cœur #579 : Natalia Peralta et Lou Goffini
© Lou Goffini
Les coups de cœur #579 : Natalia Peralta et Lou Goffini
Natalia Peralta et Lou Goffini, nos coups de cœur de la semaine, sondent le monde, à la fois pour y déceler des espaces d’imagination et...
Il y a 2 heures   •  
Écrit par Ana Corderot
Contenu sensible
Les images de la semaine du 30 mars 2026 : (se) découvrir
© Mahaut Harley
Les images de la semaine du 30 mars 2026 : (se) découvrir
C’est l’heure du récap‘ ! Les jours s’allongeant avec le printemps, l’ambiance...
05 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
Simulation de Cepheide Mark III Vanité © Graphset
NOÛS × BnF-P : entre création numérique et transmission du savoir
C’est la grande nouvelle de ce début d’année : en partenariat avec BnF-P, Fisheye dévoile NOÛS, un festival pensé pour interroger la...
02 avril 2026   •  
Écrit par Maxime Delcourt
Contenu sensible
Mahaut Harley : des enveloppes charnelles
© Mahaut Harley
Mahaut Harley : des enveloppes charnelles
Dans les collages et créations scannées de Mahaut Harley, l'érotisme féminin est retravaillé, collé et réinterprété pour évoquer une...
01 avril 2026   •  
Écrit par Ana Corderot