Kostis Argyriadis : je suis une ville qui n’est pas moi

Kostis Argyriadis : je suis une ville qui n'est pas moi

Existe-t-il meilleur biais que la photographie de rue pour sentir le pouls d’une société ? Pour peser les rêves, les désirs et les cauchemars collectifs ? Avec sa série Oxymoron, Kostis Argyriadis capture la réalité brute de l’aliénation, physique et psychique, induite par la vie urbaine moderne.

« Lorsque j’ai réalisé que je ne pouvais pas transformer le système, j’ai usé de toute mon énergie pour que le système ne me transforme pas », peut-on lire en introduction de Oxymoron, une série intégralement en noir et blanc de Kostis Argyriadis. La citation, de l’écrivain Chronis Missios, est révélatrice de la manière dont le photographe grec s’est emparé du médium. Car en confrontant son propre regard à l’inconséquence des transformations à l’œuvre dans la vie moderne, celui-ci cherche à conserver sa liberté, ou du moins, « l’illusion fugace de celle-ci », affirme l’artiste, particulièrement sceptique. Pour ce faire, celui-ci se cale sur le rythme de la ville, photographie l’extraordinaire banalité, et excelle dans ce genre plein de défis que constitue la street photography.

© Kostis Argyriadis

Un journal quotidien des choses vues

Résultat d’errances urbaines, Oxymoron fait partie intégrante d’un plus vaste projet, poétiquement intitulé To Love, Fear and Consume. Kostis Argyriadis n’y a rassemblé « que ce qui attend d’être capturé, aimé, consommé ». Ces choses et les personnes qui s’offrent en spectacle, sont « détachées de chaque aspect de la vie », poursuit-il en faisant référence au fameux ouvrage de Guy Debord La Société du Spectacle, qui l’accompagne toujours. L’auteur y analyse avec acuité ces images « qui fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ». De la même manière, Kostis Argyriadis observe ce « pseudo-monde », théâtre à ciel ouvert, où la vie s’inverse. Saturées, pleines de contrastes, ces images laissent apparaître une réalité en tension, faite de vertige et de malaise.

Au cœur d’un environnement artificiel qui absorbe en grande partie l’humanité de ses habitant·es, l’individu discerne difficilement la frontière entre l’espace de soi et celui des autres. Dans le même temps, il adopte stratégies et méthodes, conscientes ou non, afin de se désensibiliser, et de couper sa propre perception de ce qui l’entoure. La relation qu’il développe au travail, à l’effort, au plaisir et au corps s’adapte à la frénésie sociale ambiante. Pour ajouter au chaos et au désordre urbains déjà présents dans ces photographies, Kostis Argyriadis les retravaille, et parfois, les superpose, brouillant ainsi notre propre regard.

« Se lever, se brosser les dents, prendre l’ascenseur, dépenser de l’argent, emprunter le bus, l’avion, respecter les instructions, ne pas paniquer, ne pas se plaindre, danser, marcher, conduire, boire, dormir, répéter… Ce qu’il reste à la fin de chaque journée, dans chaque ville, chaque journal, c’est la même chose qu’hier. » Ses clichés sombres, semblables à ses paroles, passeraient presque pour pessimistes. Face à l’absurdité de la condition de l’être moderne, spectateur de son propre quotidien, Oxymoron se présente pourtant davantage comme un manifeste, en images, destiné à réveiller cette formidable envie de changement qui sommeille en chacun·e de nous.

© Kostis Argyriadis© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis

© Kostis Argyriadis

Explorez
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
© Vincent Gouriou
Vincent Gouriou remporte le prix Roger Pic 2026
Les membres du jury de la 34e édition du prix Roger Pic ont récompensé Vincent Gouriou pour Les ombres claires. À travers cette...
28 août 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
© Nicola Lo Calzo
Nicola Lo Calzo (r)écrit la mémoire d’une Sardaigne révoltée
Le photographe italien, connu pour ses projets au long cours au croisement de la photographie, de la recherche historique et de la pensée...
19 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
© Enzo Castellucci
Enzo Castellucci remporte le prix Révélation SAIF x La Kabine 2026
Avec Come spirto in un'ampolla, Enzo Castellucci signe une série où l'isolement devient matière photographique. Récompensé par le prix...
06 août 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
En Ukraine, la guerre et paix de Sergey Melnitchenko
© Sergey Melnitchenko
En Ukraine, la guerre et paix de Sergey Melnitchenko
Loin de la déferlante des images médiatiques de guerre, qui saturent le regard jusqu’à le désensibiliser, le dernier projet du...
04 août 2026   •  
Écrit par Jordane de Faÿ
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
© Nathyfa Michel
Dans ma chair, un pays : Nathyfa Michel réinvente le « chez soi »
Développé à Regina, village de Guyane, Dans ma chair, un pays est le fruit d’une exploration de l’artiste visuelle Nathyfa Michel. Une...
Il y a 10 heures   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Justine Emard : aux origines de l’image et des mondes rêvés
© Quentin Chevrier
Justine Emard : aux origines de l’image et des mondes rêvés
De la grotte Chauvet aux rêves d’un astronaute, Justine Emard remonte le fil des images dans Rêves premiers, au Lieu Unique, à Nantes....
04 septembre 2026   •  
Écrit par Cassandre Thomas
Bicentenaire : 200 ans de photographie et un hors-série pour s’y promener
Couverture du hors-série 200 ans. Front, 2001, Polaroid 20 × 24 pouces William Wegman, 1943. Artiste et photographe américain. © Courtesy of William Wegman et Galerie GP&N Vallois, Paris
Bicentenaire : 200 ans de photographie et un hors-série pour s’y promener
Deux cents ans d’histoire, treize mois de célébration, 224 pages. Pour fêter le Bicentenaire de la Photographie, Fisheye et le ministère...
02 septembre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine
23 événements photographiques à découvrir en septembre 2026
Dakota Hair © Ryan McGinley
23 événements photographiques à découvrir en septembre 2026
La rédaction de Fisheye a relevé une série d'événements photographiques à découvrir à Paris et dans le reste de la France en septembre...
02 septembre 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine