L’envers du décor, la fabrique d’Hollywood en Roumanie

29 mars 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
L'envers du décor, la fabrique d'Hollywood en Roumanie

Dans Studios, la photographe basque Maitetxu Etcheverria nous dévoile littéralement l’envers du décor. En immersion à Bucarest, où sont réalisés une grande partie des décors du cinéma mondial, l’artiste capture la fabrique du 7e art.

« Je suis née et j’ai grandi à Saint-Jean-de-Luz dans un contexte politique marqué par les revendications indépendantistes. J’ai fait ma scolarité en langue basque jusqu’à mes douze ans, ensuite le cursus scolaire traditionnel m’a rattrapée »

, raconte la photographe Maitetxu Etcheverria. Une singularité sociale méconnue qui l’influence indéniablement dans ses recherches artistiques. Car depuis, elle s’efforce à mettre en lumière les histoires insoupçonnées de communautés à la marge. Elle raconte, par exemple, dans Voyages Insulaires, le destin d’îles retournées à l’état sauvage au milieu de l’estuaire de la Gironde. Mais c’est dans les locaux de la Fémis – l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son à Paris – qu’elle découvre l’univers de la création de décors. L’artiste y photographie les fabrications destinées aux courts-métrages de fin d’études. « J’ai d’emblée été fascinée par la puissance de ces lieux, par leur force fictionnelle », se souvient-elle. Entre les faux paysages et les costumes fabriqués de toute pièce, l’artiste découvre tout un éventail de possibilités dans ces manufactures à fictions temporaires.

« S’immerger seule dans un studio est avant tout une expérience physique. Sans fenêtres ni ouvertures, la seule lumière présente est toujours l’éclairage stable des projecteurs. Et puis des kilomètres de câbles jonchent le sol, et entravent la circulation », explique Maitetxu Etcheverria. Avec cette impression d’avoir découvert un monde secret, l’artiste cherche à déceler de nouveaux studios pour stimuler son imaginaire. Naturellement destinés à rester cachés du public, ces lieux clos et protégés restent difficiles d’accès. La bonne occasion s’est présentée, et l’artiste n’a pas hésité. « Mon beau-frère, cinéaste roumain, m’a ouvert les portes des grands studios de la périphérie de Bucarest, où sont réalisés une partie des décors du cinéma mondial », avance-t-elle. Car la capitale roumaine, ainsi que Saint-Pétersbourg (Russie) et Sofia (Bulgarie), partage la réalisation des grands décors du cinéma hollywoodien. Pourquoi ? Pour sa main d’œuvre peu coûteuse… En découle une ambiance surréaliste où les lieux les moins visités d’Europe voient naître les accessoires qui habitent tous nos écrans. Un contraste flagrant, qui cristallise la tension entre le réel et le fictif – la réalité et le cinéma.

© Maitetxu Etcheverria

L’ambiguïté de ces lieux

« Du choix des matériaux à celui des objets, tout m’intéresse dans les décors. Ils fonctionnent comme de véritables surfaces de projection, des fragments d’intrigues arrachés à des histoires plus complexes »

, raconte Maitetxu Etcheverria. En provoquant la difficile tâche de distinguer le vrai du faux, ses images s’amusent de nos regards et nous poussent à nous questionner. Ce bâtiment est-il réel ou est-ce la perspective qui nous trompe ? Est-ce une infirmière ou juste une actrice qui joue un rôle ? Observe-t-on un paysage urbain ou simplement une affiche collée derrière une fenêtre ? Contrairement au réalisateur de cinéma qui cherche à berner le regardeur, la photographe veut révéler les tensions bien réelles dans la composition. Pour cela, elle introduit, ici et là, des éléments qui mettent à mal l’artifice et dévoilent l’envers du décor. Câbles, projecteurs, gants de travail… Autant d’indices qui portent sur la véritable nature de la mise en scène. L’introduction de ces éléments de construction dans le champ visuel vient perturber la lecture initiale de l’image – et multiplie les niveaux d’interprétations. « La photographie offre un espace de liberté à celui qui regarde. Elle s’impose comme le médium opportun pour raconter toute l’ambiguïté de ces lieux qui rassemblent tout à la fois : le passé et l’avenir, le proche et le lointain, le réel et l’imaginaire », poursuit-elle.

Le célèbre Robert Frank déclarait en 1951 : « quand quelqu’un regarde mes images, je veux qu’il ait la même sensation que face à un poème dont il voudrait relire le même vers deux fois. » Et c’est précisément le leitmotiv de Maitetxu Etcheverria avec les images qui composent Studios. Par la nature même du sujet capturé, elles imposent un temps d’arrêt et une seconde lecture. Car, en parcourant les compositions, on se heurte toujours à une « découverte » qui nous secoue. Par exemple, ce bâtiment que l’on perçoit dans le lointain n’est en fait rien d’autre qu’une façade miniature trompant notre perspective. Sans repères définitifs, on est confronté à un monde aux variations d’échelles multiples. « La puissance de ces décors ? Ils agissent comme des miroirs du monde. Tour à tour déformants ou réalistes, nous les contemplons au quotidien par le biais de nos écrans, explique l’artiste. Et moi, j’inscris une histoire toute personnelle dans le projet filmique, comme une fiction dans la fiction ». Parfois, c’est en multipliant les strates fictionnelles qu’on découvre de nouvelles lectures, paradoxalement plus justes et plus représentatives du monde. Finalement, Studios s’impose comme un récit fictif – mais étrangement réel – qui perturbe le regardeur, tout en révélant l’industrie surréaliste du 7e art.

© Maitetxu Etcheverria

© Maitetxu Etcheverria

© Maitetxu Etcheverria

© Maitetxu Etcheverria© Maitetxu Etcheverria
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© Maitetxu Etcheverria

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© Maitetxu Etcheverria

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© Maitetxu Etcheverria
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© Maitetxu Etcheverria

Studios © Maitetxu Etcheverria

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