Les reines africaines : femmes de pouvoir, effacées de l’histoire

14 mai 2021   •  
Écrit par Anaïs Viand
Les reines africaines : femmes de pouvoir, effacées de l'histoire

« Réinvestir l’Histoire, c’est un peu l’apprivoiser. La rendre plus personnelle, plus poétique », confie l’artiste béninois Ishola Akpo. Ce dernier a choisi de rendre hommage aux reines africaines, figures oubliées de l’Histoire. Il signe avec Agbara Women et Traces d’une reine une enquête sur un passé complexe où la notion de pouvoir est synonyme de résistance comme de fragilité.

Fisheye : Artiste plasticien, photographe… Quel genre d’artiste es-tu, et que t’apporte la photographie dans ta pratique ?

Ishola Akpo : Je me définis comme un artiste visuel qui utilise la photographie comme médium principal. Dans ma démarche, je ne sépare pas la photographie du reste. Un médium reste un médium. Je me suis tourné vers la photographie parce qu’elle donnait à voir, avant de chercher à comprendre ou à réfléchir. C’est un moyen d’expérimentation de soi, et il témoigne de mon regard particulier, un regard situé entre ma sensibilité d’artiste et la réalité du monde.

Et c’est en photographiant que tu racontes des histoires…

À travers ma pratique artistique, je raconte la grande Histoire des peuples, comme la mienne. Je me réfère beaucoup à cette notion pour apporter une autre lumière sur des faits marquants du passé ou des événements que la grande Histoire ne retiendra pas. C’est ainsi que je me réapproprie des faits. C’est en faisant des recherches que j’ai pu apprendre sur mon passé. Bien davantage qu’à l’Université ou à l’école. Réinvestir l’Histoire, c’est un peu l’apprivoiser, la rendre plus personnelle, plus poétique. Mes recherches m’ont amené à questionner nos mémoires orales et visuelles, à fouiller dans les archives pendant plusieurs jours. Je regarde. J’observe. J’écoute. J’essaie de comprendre. Je prends en photo chaque détail, pour avoir une idée plus précise du visuel que j’y apposerai.

© Ishola Akpo

Tes séries Agbara Women et Traces d’une reine sont-elles le résultat de tes recherches sur les reines africaines ? Quelle a été leur genèse ?

J’ai souhaité parler des reines africaines qui ont eu leur heure de gloire dans les différents royaumes du continent, mais qui ont été, pour la plupart, oubliées. Et ce, volontairement. Agbara Women redonne une véritable place à la femme africaine dans nos sociétés complexes. J’évoquais cela déjà dans ma précédente série, intitulée L’essentiel est invisible pour les yeux. En écoutant ma grand-mère raconter son histoire personnelle, j’ai trouvé la façon dont elle a lutté pour élever ses enfants, presque seule, extraordinaire. Il y a quelque chose de royal dans la fidélité à ces traditions.

Il s’agit d’un sujet peu documenté, comment as-tu procédé ?

C’est au cours de mes recherches que je me suis rendu compte qu’il n’y avait que très peu de documents et d’archives concernant les reines africaines. Certaines informations ont été délibérément effacées. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de recréer les archives en fouillant celles de la Fondation Zinsou (fondation tournée vers l’action sociale et la culture, consacrée à l’art contemporain africain) sur les rois.

Dans un premier temps, il y a eu une phase de recherches. J’avais déjà une idée précise de ce que je voulais traiter, mais je n’avais pas arrêté mon processus de création – notamment concernant les personnages, les accessoires ou encore le décor. Tel un peintre, j’ai par exemple fait plusieurs tests avec des fonds différents. J’ai ensuite réalisé des shootings avec des modèles incarnant les reines. L’ajout d’accessoires a fini de constituer l’identité de chaque reine.

Quelles ont été tes références dans cette reconstitution ?

Je me suis inspiré des peintures du 17e et 18e siècle, exposées notamment au Musée du Louvre, à Paris et au Museo Nacional del Prado, à Madrid. J’ai également beaucoup lu. Mon livre de chevet ? Njinga, Histoire d’une reine africaine (1582-1663) (Éditions La découverte, 2018, Préface de Françoise Vergès) ou encore le livre de José Edouardo Agualusa, Ginga et comment les africains ont inventé le monde. Une reine en particulier m’a enfin particulièrement inspiré. La Reine Tassi Hangbè qui a régné sur le Royaume de Dahomey de 1708 à 1711 et qui a initié plusieurs projets. Elle a entre autres créé une armée de guerrières (plus tard, surnommée Amazones de Dahomey) ou a développé des programmes d’apprentissage de métiers d’hommes aux femmes. Pourtant, toutes ses prouesses ont été attribuées à ses prédécesseurs masculins.

Un autre parcours d’une reine vous a-t-il particulièrement intéressé ?

En Angola, Njinga Mbandi (1581-1663), reine du Ndongo et du Matamba, a marqué l’histoire du 17e siècle. Elle s’est imposée comme une souveraine exceptionnelle. Ses tactiques guerrières et d’espionnage, ses qualités de diplomate, sa capacité à tisser de multiples alliances stratégiques, ou encore sa connaissance des enjeux commerciaux et religieux lui ont permis de s’opposer aux projets coloniaux portugais, et ce, jusqu’à sa mort.

L’étude des reines oubliées de l’Histoire est-elle un prétexte pour questionner la place des femmes dans nos sociétés contemporaines ?

Ce qui est important pour moi c’est d’éclairer certains faits du passé pour comprendre l’histoire contemporaine. Le débat sur l’égalité des genres n’est pas mon propos. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les femmes ont pu accéder au pouvoir dans le temps. J’étudie aussi comment leurs exploits exceptionnels ont été passés sous silence. Pourquoi ce silence ? Y a-t-il encore des mécanismes historiques à l’œuvre qui permettront d’oublier ou de ne pas évoquer, à l’avenir, certains faits d’aujourd’hui ?  

© Ishola Akpo

Et y a-t-il une image dont tu es particulièrement fier et que tu souhaiterais commenter ?

Chaque photo a son histoire, mais l’image intitulée « Iyami » (« mère » en yoruba – langue d’Afrique de l’Ouest) est vraiment particulière. Il s’agit de ma mère. Je lui ai demandé de poser avec une couronne et des vêtements traditionnels. Mais ma mère pense que tout ce qui est relié à la tradition est maléfique. Elle est membre de l’Église évangélique. Il a fallu du temps avant qu’elle accepte de faire les photos. La séance a donc été très brève. Cela a été compliqué de la mettre dans la peau d’une reine – elle qui a le Christ dans la peau. Tout cela est lié à l’histoire qu’on nous a inculquée. La religion catholique a été parfois imposée à certaines reines pour pouvoir accéder au pouvoir.

Agbara Women, que signifie ce titre ?

J’ai voulu garder un nom original africain tout en proposant une ouverture sur le monde moderne.  « Agbara » signifie pouvoir en yoruba et « Women », femme en anglais.

Tes images sont confrontées à d’autres médiums tels que la sculpture, la couture, ou encore le collage, pourquoi ce mélange ?

C’est une nouvelle expérience pour moi que d’explorer d’autres médiums. En tant qu’artiste, je ne me limite pas. J’ai eu recours à chacun de ces médiums pour mieux raconter la complexité de l’histoire de ces reines. Au départ, il y a eu cette idée très concrète de réaliser des portraits photographiques. Et puis, au cours de mes recherches, j’ai réalisé qu’il fallait aller plus loin. Questionner certains accessoires royaux tels que la tapisserie par exemple. L’idée de la sculpture est venue par la suite.

À qui s’adresse ce projet ?

Aux étudiants, aux chercheurs, comme au grand public.

Qu’avez-vous appris sur vous, et sur votre travail, en tant qu’artiste homme ?

Il est possible de s’intéresser à certains sujets qui ne sont pas évidents, a priori. 

© Ishola Akpo© Ishola Akpo

© Ishola Akpo© Ishola Akpo© Ishola Akpo

© Ishola Akpo

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