Lire nos mémoires

20 septembre 2018   •  
Écrit par Anaïs Viand
Lire nos mémoires

Passionnée par la littérature et la photographie, Claire Jolin, graphiste de 54 ans aime faire des passerelles entre ces disciplines. Elle signe avec un ami poète Hervé Scialdo, un ouvrage composite et immersif Fensch. Un très bel objet interrogeant notre perception de la mémoire.

Jeune photographe plasticienne de 54 ans, Claire Jolin vit dans sa ville de naissance, à Metz. Elle y a développé une agence de communication éditoriale et graphique. Autre corde à son arc : Claire est éditrice au sein d’une jeune maison d’édition : Les éditions Orange Claire. Sa première rencontre avec la photographie date de ses années universitaires alors qu’elle suivait une formation aux Beaux-Arts, en Norvège puis en France. « Sortie des Beaux-arts, je me suis tournée goulument vers la conception et l’édition de titres de presse et je n’ai plus jamais tenu un appareil photo, même (et surtout pas) pour faire des photos de famille. Vingt-cinq ans plus tard, j’ai ressenti un besoin urgent d’exprimer des choses plus personnelles », raconte-t-elle. Sans s’en rendre compte, elle revient vers le médium photographique, avec plus de maturité. « Dès la première reprise de contact, le plaisir de tenir l’appareil photo est évident et naturel… C’est comme si l’on remontait sur un vélo après de longues années, je n’ai rien oublié, je suis fascinée. » Depuis, elle ne cesse de mener des explorations photographiques.

Son objectif ? Tenter de comprendre la richesse du monde immatériel que nous développons en pensée (souvenir, mémoire, sentiment ou encore concept…) et sans lequel nous ne pourrions vivre en société. « Je pense que la photographie est le médium idéal pour cela. Il crée des connivences/ambiguïtés entre la réalité et l’imagination puisque la photo utilise les codes du réel alors qu’elle n’est qu’une construction issue de l’esprit de l’artiste », explique l’artiste.

© Claire Jolin

Supporter la réalité

« FENSCH est un prétexte pour explorer la construction mentale qu’est la mémoire collective », annonce la photographe. Pourquoi et comment transmettons-nous des images collectives ? Est-ce pour surmonter la complexité de la vie ? Elle explore ce sujet, à quelques pas de son lieu de vie, dans un « haut lieu sidérurgique de Lorraine : la vallée de la Fensch », durant un an. « J’ai choisi cet endroit parce qu’il est chargé d’images emblématiques de notre mémoire collective : les villes-usines qui crachent et qui toussent, une époque qui ne fait plus rêver depuis longtemps, et puis aussi son surnom, la vallée des anges, “un pays où le nom des patelins se termine par …anges” comme le chante Lavilliers (Florange, Hayange, Uckange…) » .

Claire a d’abord choisi de photographier la vallée. « Je cherchais des preuves des images stéréotypées que j’avais en tête et elles étaient toutes là », se souvient la photographe. Puis elle a décidé d’interroger les habitants afin de confronter les représentations. Un appel lancé sur Facebook lui permet de repérer et de rencontrer des personnes dont le prénom comportait le mot « ange » (Angélique, Angel…). « Sans que je leur demande, elles m’ont montré des images vernaculaires de leurs albums de famille. En les interrogeant sur leurs souvenirs heureux dans la vallée des anges, j’ai réalisé qu’elles me confiaient des histoires ne leur appartenant pas. C’est comme si elles avaient intégré les récits de leurs parents ou grands-parents comme les leurs ».

Elle avait donc visé juste : les images collectives construisent notre monde mental et permettent de supporter la réalité. « J’ai alors saisi l’importance des albums de famille comme vecteur de mémoire collective, j’ai fouillé dans les miens pour trouver les images contrastées de ma toute petite enfance où se mêlaient – dans mes souvenirs –de la peur, du vide, mais aussi de la joie à l’état brut. J’ai complété ce travail en collectant des images techniques ou historiques répertoriées au sein d’ouvrages sur la vallée », précise Claire Jolin.

Quand le prisme nous est donné, les abscisses deviennent désordonnées

Ralentir la lecture du regardeur

Outre son appareil photo 24×36 argentique, elle a recours à la multiexposition pour collecter la matière première. « J’ai construit mes images en une multitude de couches que j’interpose entre la réalité et l’interprétation du regardeur. J’essaie de créer un espace qu’il puisse habiter. Ces images mentales – les siennes et les miennes – flottent entre lui et le livre. La fiction photographique qui en résulte le fait glisser dans un univers intermédiaire, à mi-chemin entre le réel et les profondeurs telluriques des souvenirs », explique-t-elle. Au terme d’un an d’explorations, elle imagine un ouvrage très singulier. Difficile de réduire cet objet à un livre tant le dispositif est immersif. Des images noir et blanc encadrent, au centre du livret, plusieurs poèmes découpés en fines bandelettes. Chacune d’elle révèle un vers qu’il est possible d’associer à un autre.

« Je tenais à inventer un dispositif qui ralentisse la lecture du regardeur. Et quel meilleur moyen que de l’obliger à lire des mots ? J’ai cherché à activer chez le spectateur plusieurs modes de perception tout en le laissant expérimenter sa propre construction mentale. Je voulais explorer la plasticité et la bidimensionnalité des images tout en gardant la simplicité des matériaux et des formes. Je voulais donner de la chair, de la matérialité aux images issues d’une pensée immatérielle : la mémoire collective. L’œil déstabilisé plonge dans une photographie sans début ni fin et le cerveau se met en route… en doute », ajoute-t-elle.

Les poèmes signés Hervé Scialdo désorientent le lecteur en quête de sens. Un dialogue tripartite où l’hésitation est permise et où il faut lire les images. « Intuitivement je savais que l’univers mental de mon ami Hervé, graphiste et poète qui vit et travaille dans le même quartier que moi, conviendrait. Je savais qu’il déploierait son univers si personnel au milieu de mes images. Quand je montre le noir de la vallée sidérurgique, il répond avec le noir typographique », précise la photographe. Quant au choix du noir et blanc, une orientation elle aussi évidente. « Le noir et blanc supprime la temporalité entre les images du passé et les photos plus récentes », confie Claire.

Un livre indispensable pour les amoureux des mots et des images. La série Fensch sera projeté à la Quinzaine  Photographie Nantaise, le 14 octobre.

Fensch, Les éditions Orange Claire, 19 €.

Pour commander le livre :  claire@orangeclaire.com.

© Claire Jolin © Claire Jolin © Claire Jolin

© Claire Jolin© Claire Jolin

© Claire Jolin

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