Marraine, stratège et bienveillante

12 septembre 2019   •  
Écrit par Eric Karsenty
Marraine, stratège et bienveillante

« Les Rencontres faisaient partie d’un festival municipal qui accueillait la danse, l’opéra, la chanson, des concerts (en particulier de guitare), et la photo depuis 1970. Le « festival bouillabaisse », comme l’appelait Lucien Clergue. » Entretien avec Maryse Cordesse, première présidente des Rencontres.

Fisheye : En quelle année avez-vous rejoint les Rencontres, et dans quelles circonstances ?

Maryse Cordesse : En 1976, nous venions d’arriver dans la région avec mon mari, lui pour travailler au quotidien marseillais Le Provençal, qui appartenait à son oncle, Gaston Defferre, le maire de la ville. Moi, j’étais avocate au barreau de Paris depuis quinze ans, et comme nous venions d’avoir une petite fille, j’avais envie d’avoir du temps pour m’en occuper. Lucien Clergue et mon mari se connaissaient et partageaient la même passion de la corrida. Un samedi matin, au printemps 1977, alors que nous arrivions sur le marché d’Arles, nous avons rencontré Lucien qui m’a dit : « J’en peux plus de ce festival, la photo, ils s’en moquent. Je veux une instance à part. » Et il m’a demandé de créer une structure indépendante. À cette époque, les Rencontres faisaient partie d’un festival municipal qui accueillait la danse, l’opéra, la chanson, des concerts (en particulier de guitare), et la photo depuis 1970. Le « festival bouillabaisse », comme l’appelait Lucien Clergue, dans lequel la photo était un peu perdue.

Qu’avez-vous fait ?

J’ai monté une association de loi 1901, c’était facile. Mais ce qui compte dans une structure, ce sont les gens que l’on met dedans. Lucien Clergue n’était pas bête, il est venu me trouver pour mon savoir-faire et mon carnet d’adresses. Il me connaissait comme avocate et comme administratrice potentielle, il fallait que les choses puissent tourner juridiquement, et il fallait trouver de l’argent. Et il savait aussi que par mon mari, Antoine, Le Provençal pourrait lui être utile : il était stratège. Alors j’ai tout de suite mis quelqu’un de la région. Michel Vauzelle, qui était avec moi au barreau de Paris, voulait faire une carrière politique au PS, et Gaston Defferre lui a conseillé de viser Arles, qui était alors tenue par un maire communiste.

© Philippe Schuller / Signatures

© Philippe Schuller / Signatures

Vous vous intéressiez à la photo à cette période ?

Au début, je ne connaissais pas grand-chose en photo. Pour moi, c’était soit la photo de reportage, soit la photo de mode ou de décoration, mais pas en tant que pratique artistique comme la peinture, qui m’a toujours beaucoup intéressée. Lucien, la photo de reportage ne l’intéressait pas. C’est la photographie américaine qui le passionnait. Il avait effectué de nombreux voyages en Amérique parce qu’il était manager de Manitas de Plata, le fameux guitariste gitan qui a fait une carrière internationale. Après les trois premières années du festival, il sentait que ça ne décollerait pas s’il ne faisait pas un gros coup. Alors il a mobilisé tout l’argent disponible pour aller aux États-Unis et ramener Ansel Adams, qui était un peu son maître. C’était un des côtés formidables de Lucien: c’était un risque-tout, un joueur. Il avait aussi un côté entrepreneurial, que lui a enseigné son expérience avec Manitas : ça lui a appris à gérer, à savoir investir. Après avoir rédigé les statuts, il fallait être dans les normes pour les contrats, les finances… mais il nous arrivait de balayer aussi, nous étions une petite équipe et personne n’avait la grosse tête. Moi, j’étais corvéable à merci parce que j’avais du temps.

En dehors de l’aspect administratif, que faisiez-vous pour les Rencontres?

Lucien m’avait dit : « Toi, tu es une intellectuelle, tu vas recevoir les conservateurs de musée chez toi, ils pourront parler. » Alors j’ai invité les photographes pour qu’ils se parlent, et moi je m’occupais de faire à manger. Nous faisions de grosses ratatouilles, ça a commencé comme ça, avec trente ou quarante personnes, puis il y a eu de plus en plus de monde. Tous ces gens sortaient d’Arles, ils voyaient la campagne, les oliviers, les cyprès… J’avais de la considération pour eux, et ils étaient touchés par la manière que j’avais de les recevoir. Ce que j’aimais, c’était d’avoir des photographes chez moi. Comme nous n’avions pas beaucoup d’argent à l’association, nous ne pouvions pas tous les loger à l’hôtel. De temps en temps, nous en mettions un à L’Arlatan ou au Jules César, mais pas plus de trois jours. C’était une histoire humaine, c’est comme ça que je l’ai vécu.

Cet article est à retrouver en intégralité dans le hors-série #6 : Arles, 50ans de Rencontres

© Philippe Schuller / Signatures

© Philippe Schuller / Signatures

© Lionel Jullian

© Lionel Jullian

Image d’ouverture © Lionel Jullian

Explorez
Rencontres d'Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
Dana Steichen, M. Steichen est surpris par Mme Steichen en train de croiser un delphinium blanc avec un delphinium violet foncé afin d'augmenter la taille des fleurs de la variété blanche, Umpawaug Farm, Connecticut, États-Unis, 1938 Collection Spuerkeess. © 2026 The Estate of Edward Steichen / Artists Rights Society (ARS), New York.
Rencontres d’Arles 2026 : les coups de cœur de la rédaction
La semaine d'ouverture vient de se clôturer, mais le festival, quant à lui, sera bien présent tout l'été, et ce, jusqu'au 4 octobre...
13 juillet 2026   •  
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
© Mallory Lowe Mpoka, In the Weft of Memory [Dans la trame de la mémoire] (détail), Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa, 2025, tissage jacquard et perles de verre Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
Mallory Lowe Mpoka élue lauréate du prix de la photo Madame Figaro
Le prix de la photo Madame Figaro, dédié aux femmes photographes émergentes, soutenu par Kering, a récompensé, à l’occasion des...
11 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Threshold © Akari Takenobu, pour Christian Dior Parfums
Le prix Dior de la photographie attribué à Akari Takenobu
Initié en 2018 par Christian Dior Parfums, en partenariat avec LUMA Arles et l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP) le...
10 juillet 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
© Li Hui
Émotions et mémoire brute à la Fisheye Gallery d’Arles
Cet été, la Fisheye Gallery, rouvre ses portes à Arles, avec deux expositions sous le commissariat de Tess Druot. La première réunit...
09 juillet 2026   •  
Écrit par Deng Qiwen
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
©Ryan-McGinley-Dakota-Hair
Fragile beauté, une exposition à la sensibilité débordante 
Jusqu'au 27 septembre, le Jeu de Paume ouvre ses portes à la collection de Sir Elton John et David Furnish. L'exposition, intitulée...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
La sélection Instagram #561 : frissons dans tout le corps 
Cette semaine les photographes capturent à travers leur objectif le sport sous toutes ses formes. Les frissons parcourent les corps, une...
21 juillet 2026   •  
Écrit par Annabelle GARBIGLIA
Hélène David : les voix du vivant
© Hélène David
Hélène David : les voix du vivant
Pendant quatre ans, Hélène David a arpenté le Pays basque à la rencontre de celles et ceux qui l'habitent – humains, animaux, montagnes...
20 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
© Jordan Beal
La Martinique (re)générée de Jordan Beal
Avec Linéaments, Jordan Beal dévoile une Martinique générée par l'IA. Travaillant à partir d'images existantes, il explore un territoire...
19 juillet 2026   •  
Écrit par Anaïs Viand