My Own Wings : témoignages sur l’intersexualité

21 juin 2023   •  
Écrit par Anaïs Viand
My Own Wings : témoignages sur l’intersexualité

Katia Repina et Carla Moral offrent avec leur projet transmedia My Own Wings un fabuleux témoignage sur l’identité intersexe. Des photos vibrantes et trente-cinq témoignages recueillis auprès de celles et ceux qui, invisibilisé·es, tentent de trouver une place dans nos sociétés. Une réflexion puissante sur le genre, l’identité, la sexualité, et les relations humaines.

« Je m’appelle Dominique, parce que le corps médical n’était pas sûr : fille ou en garçon ? Il y avait deux possibilités d’opération : me convertir en fille, c’est-à-dire me couper les testicules, et ma bite et me faire un nouveau vagin ou bien me faire devenir un garçon en baissant mes testicules, et en fixant mon urètre et mon pénis. Ils m’ont donc laissé trois ans comme ça… Sans faire d’opération… ». La parole de Dominique, désormais installé·e à Sitges, en Espagne est l’une des 35 recueillies par Katia Repina et Carla Moral. C’est à la suite d’une émission centrée sur une personne intersexuée que les deux artistes ont désiré approfondir le sujet. Comme beaucoup d’autres, elles possédaient des connaissances limitées sur l’intersexualité – qui touche entre 2 et 3% de la population mondiale. « Nous avons commencé par contacter plusieurs médecins et nous avons reçu toujours la même réponse : les personnes intersexué·es sont très discrètes et s’ouvrent que très rarement aux autres – y compris à leur propre famille, leurs amis et à leur communauté. Après bien des efforts, nous avons trouvé un couple ayant adopté un bébé intersexe. Ils documentaient leur quotidien sur un blog. Ils nous ont ouvert des portes », confie Katia Repina, une photographe et vidéaste cisgenre installée à New York depuis 2017. Ses sujets documentaires de prédilection ? Le genre, l’identité, la sexualité et les relations humaines. Avec son acolyte, elle a amorcé un projet transmédia colossal, intitulé My Own Wings rassemblant des témoignages poignants venus d’Espagne, d’Ukraine, de Russie, du Mexique ou encore des États-Unis, du Mexique, du Chili, de la Colombie et du Panama. 

© Katia Repina & Carla Mora

Ce que les autres vont penser de votre corps

« Le sujet de l’intersexualité − naissance avec une variation par rapport à la norme socialement acceptée comme étant un corps masculin ou féminin −est tellement vaste. Il touche les niveaux médical, juridique, social, familial et relationnel, et pourtant, est peu traité sur le plan artistique. ll faut apporter de la visibilité aux personnes intersexué·e·s tout comme à leurs droits », annonce la photographe qui plante le décor : « My Own Wings est une invitation à célébrer la beauté de la différence. Ce projet vise aussi à installer un véritable dialogue public sur l’identité de genre ». Le tout, loin de toute forme de sensationnalisme bien que les récits recueillis soient parfois très touchants. « Après avoir obtenu mon dossier médical, à l’âge de 18 ans, j’ai eu des détails sur ce qu’on m’avait fait depuis mon enfance. J’ai subi ma première opération alors que j’avais deux mois. J’ai subi une clitoridectomie (mutilation génitale consistant en l’ablation partielle ou totale du capuchon ou du gland du clitoris) à mes quatre ans et une vaginoplastie (opération de chirurgie plastique reconstructive destinée à corriger les malformations du canal vaginal et de ses muqueuses ou des structures vulvo-vaginales) à mes onze ans. Ils n’ont pas vraiment opéré ma vessie comme on me l’avait dit. Ces opérations, ainsi que les médicaments qu’ils m’ont administrés afin de me donner un sexe féminin, ont été réalisées sans l’autorisation de ma mère et de ma famille. Personne n’a été averti de ce ces procédures ni des difficultés qui pourraient en découler. Ma mère était jeune et ne comprenait pas ce qui se passait réellement », confie Ale (Chili). Si iel avait eu la possibilité de choisir, iel n’aurait pas été opéré. Car en plus d’être complexes, ces interventions sont extrêmement douloureuses. Les cas comme celui-ci ne sont pas isolés. Les interventions chirurgicales imposées aux enfants contre leur gré (et contre celui des proches), avec plus ou moins de risque pour leur santé sont fréquentes sur tous les continents. Sous couvert de pseudos idéaux médical et social, des humains se font « charcuter »… À ce sujet, Claudia, installée à New York, s’exprime : « la chirurgie et les traitements sont reliés à ce que les autres pensent et vont penser de votre corps. Il ne s’agit pas de savoir si vous êtes heureux·se avec votre corps et ce que votre corps peut faire pour vous… Il s’agit des autres personnes, et de faire en sorte que les gens se sentent à l’aise. Je ne pense pas que nous devrions prendre des décisions chirurgicales en fonction du confort de quelqu’un d’autre, parce que le corps opéré, c’est le mien ». 

© Katia Repina & Carla Mora

L’intolérance est omniprésente

Le besoin d’être « normal ». Voilà un concept qui est d’abord créé et défini par les médecins, conduisant de nombreux membres de la communauté intersexe à ressentir de la honte. Un sentiment associé au silence. Deux mots qui, constamment, revenaient dans les conversations qu’ont pu mener les deux artistes, et ce, quels que soient les pays, valeurs sociales et normes culturelles. Au Mexique par exemple, Katia Repina pointe un lien évident entre les dogmes religieux et la culture machiste et les formes de discrimination auxquelles sont confrontées les personnes intersexuées. « Nombreux·ses sont celles et ceux qui affirment que nous sommes une menace pour le concept de la famille. En niant le fait que nous sommes issu·e·s de « familles », nous en formons. Les pensées conservatrices sont fortes dans toute l’Amérique latine, et plus largement dans les pays où le catholicisme est fortement enraciné », rappelle  Hana, installée à Mexico.

En Russie, le rejet de l’indifférence est élevé au rang de culte. « L’intolérance est omniprésente », déplore Alli, installé à Moscou. Dans sa capitale, les personnes intersexué·e·s sont très souvent qualifiées de « gays ». Autre biais dans ce délicat panorama : la confusion entre l’orientation sexuelle et l’identité. « Même si j’ai l’apparence d’un homme, je peux agir comme une fille ou quelqu’un qui n’a pas de sexe. C’est un état d’esprit. C’est une sensation de vol. En réalité, nous pouvons être qui nous voulons. Mais il faut d’abord le comprendre – une tâche compliquée. Il est plus facile de rester dans son mini monde que d’avoir des ailes », confie Alexander, né en Russie, et aujourd’hui établi·e à New York. Droit humain, santé, bien-être, My Own Wings offre un espace intime et politique où les participant·es peuvent se livrer en confiance et sans censure aucune. « Nous ne pouvons pas revenir en arrière, nous sommes déjà dans cette condition d’intersexualité et nous avons subi des procédures irréversibles qui nous ont causé tant de problèmes. Alors, que pouvons-nous faire ? Sauter d’un pont ? Non ! Nous devons simplement accepter et dire : « Me voici. C’est ainsi que je suis né, cela m’est arrivé, et je dois m’accepter et être heureux·se ainsi », ajoute Ale. Dans ce projet fait à plusieurs mains, les mots et les images appellent à l’engagement comme à la bienveillance : il est temps d’ouvrir les yeux, d’arrêter de tenter de définir ce que pourrait être la normalité et d’aimer autrui, quels que soient son sexe et son identité…

© Katia Repina & Carla Mora © Katia Repina & Carla Mora

© Katia Repina & Carla Mora

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