Qui sont les soldats de nos dystopies ?

22 mars 2021   •  
Écrit par Finley Cutts
Qui sont les soldats de nos dystopies ?

Dans The Invisible Empire, le photographe finlandais Juha Arvid Helminen nous entraîne violemment dans le cauchemar d’une dystopie. Face aux allégories de nos vices, l’artiste impose aux regardeurs une introspection collective.

9 septembre 2006, Helsinki. Une manifestation Smash ASEM est organisée pour protester contre la tenue d’un sommet du Dialogue Asie-Europe dans la capitale finlandaise. Créée en 1996, à l’initiative de Jacques Chirac et de l’ancien dirigeant singapourien Lee Kuan-Yew, l’ASEM a pour vocation de développer les relations entre les deux continents. Un projet attisant les tensions, car lourdement critiqué par plusieurs mouvances de gauche. La mobilisation s’est alors rapidement transformée en un affrontement entre manifestants et forces de l’ordre. Ce jour-là, le photographe Juha Arvid Helminen a vu « le côté obscur de la police finlandaise ». Dans ce pays qui promeut l’importance des valeurs démocratiques et la transparence de ses dirigeants, de « jeunes hommes cagoulés, cachés derrière leurs uniformes, ont commis anonymement des abus ». Une violence inédite qui a radicalement influencé l’approche artistique du jeune homme. Tout comme sa vision du monde. Cette apparition – presque macabre – du soldat masqué transcende jusqu’aujourd’hui l’entièreté de son œuvre. The Invisible Empire puise dans le symbolisme de ce souvenir et accorde un droit de regard inexorable sur les détenteurs du monopole de la violence légitime. En résulte une impression sombre de la condition humaine. « C’est un grand récit sur l’injustice, et sur une certaine sorte de beauté tordue. Nous les humains, on n’arrive pas à s’empêcher de commettre des erreurs et les répéter – encore et encore », raconte-t-il.

« J’ai toujours eu un intérêt pour le côté macabre des choses », avoue Juha Arvid Helminen. Cauchemar dantesque ou observation lucide ? Difficile de savoir tant la dimension dystopique est palpable. Dans un cadre sombre et impersonnel, il dépeint des soldats sans patries – à l’image d’une police d’État Orwélien, exécutant l’ordre d’une hiérarchie invisible. Habillés d’uniformes qui évoquent sans nul doute notre mémoire collective du nazisme, ses sujets s’imposent comme les disciples d’un ordre tyrannique. Armements et brouillard surgissent comme autant d’anecdotes traumatiques que l’artiste s’efforce de mettre en scène. Il va même jusqu’à les ornementer : « pour être honnête, je ne pense pas que mes œuvres seraient aussi puissantes si je ne faisais que détester cette esthétique », explique le photographe. Malgré une haine profonde pour ce que symbolisent ces personnages, il porte une grande admiration pour leur uniforme. Une dualité persiste. « Je dois apprendre à aimer leur apparence pour pouvoir créer des compositions critiques… Je suppose que c’est un peu dérangé de vénérer l’épouvantable », poursuit l’artiste. Mais cette dualité relève bien davantage du paradoxe que de la contradiction. Quand les violences policières deviennent monnaie courante, mais qu’au même moment on idéalise la figure du soldat au cinéma… On tente tous de démêler nos perceptions. Comment interpréter le statut de celles et ceux qui arborent l’uniforme de l’État ?

© Juha Arvid Helminen© Juha Arvid Helminen

Une introspection collective

« Comme beaucoup d’artistes avant moi, je cherche à construire un monde qui reflète nos problèmes et nos questions. Il est bon de transmettre des idées d’une manière qui ne pointe pas trop du doigt

, avance le photographe. J’ai toujours voulu souligner que mes œuvres portent sur nous, et non sur l’autre. Il s’agit de la condition humaine ». Et c’est bien cette noirceur que l’on porte tous en nous que cherche à exposer Juha Arvid Helminen. Non pas pour la célébrer, mais pour la révéler – qu’on arrête enfin de se voiler la face. Pour instaurer une introspection collective et chercher une voie de secours dans les rouages cycliques de notre histoire. The Invisible Empire se présente comme un miroir pour le regardeur : un miroir unique en son genre, qui manifeste ce que l’homme ne s’avoue pas. « J’utilise des personnages comme des accessoires pour transmettre des idées. C’est un moyen d’interpeller les gens et de les faire regarder, pour qu’ils commencent à repenser certains comportements nuisibles », explique le photographe. Du désir de richesse aux mouvements politiques, de la maltraitance des enfants aux violences religieuses, l’artiste souligne ce qu’il dit être le dénominateur commun de nos dérives : l’abus de pouvoir. Et par la mise en scène de ces soldats, il allégorise ces violences. « Je recouvre toute la peau d’un tissu noir, de cette façon, le public peut s’identifier à eux – et ce, quelle que soit leur origine ethnique. Mes sujets sont universels », précise-t-il.

Juha Arvid Helminen impose l’émotion dans ses images plus qu’il ne la suggère. Sans scrupules, son esthétique nous saisit. Elle nous piège, nous envoûte et nous contraint à considérer les travers de l’homme. « Nous aimons penser que le mal existe et il est certain qu’il y a des gens égoïstes qui exploitent les autres… Mais ils sont peu nombreux, poursuit-il. Les plus grands crimes ont été commis par des hommes qui pensaient faire quelque chose de bien. Le mal est rare, mais les esprits délirants sont courants ». Mais de nos jours, les délires de certains se heurtent à l’expansion d’une colère générale. Les esprits commencent à s’éveiller et condamnent les dérives du pouvoir. « Par exemple, pour contrer la xénophobie qui se propage dans le monde, beaucoup ont commencé à lutter contre le racisme. Black Lives Matter a vu le jour et nous avons beaucoup parlé de violences policières », avance l’artiste. Loin de régler le problème qui s’inscrit encore trop profondément dans nos relations sociales, un chemin de rédemption semble apparaître. Il suffit de l’emprunter. Furieusement humain, The Invisible Empire s’impose comme un cri de guerre – un appel passionnel pour une introspection collective de nos sociétés. Si certains artistes invitent au rêve pour questionner le monde, Juha Arvid Helminen – et son esthétique intransigeante – nous plonge violemment dans un cauchemar où l’on est contraint à repenser nos êtres.

© Juha Arvid Helminen

© Juha Arvid Helminen© Juha Arvid Helminen
© Juha Arvid Helminen© Juha Arvid Helminen

© Juha Arvid Helminen

© Juha Arvid Helminen© Juha Arvid Helminen

The Invisible Empire © Juha Arvid Helminen

Explorez
Paris, Texas, Diane Arbus et Arménie, dans la photothèque d'Alexis Pazoumian
© Alexis Pazoumian
Paris, Texas, Diane Arbus et Arménie, dans la photothèque d’Alexis Pazoumian
Des premiers émois photographiques aux coups de cœur les plus récents, les auteurices publié·es sur les pages de Fisheye reviennent sur...
12 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Glauco Canalis : une allumette pour tout embraser
© Glauco Canalis
Glauco Canalis : une allumette pour tout embraser
Photographe italien résidant à Londres, Glauco Canalis présente The Darker the Night, the Brighter the Stars [Plus la nuit est sombre...
10 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Les coups de cœur #487 : Jaewon Choi et Léna Charlon
© Léna Charlon
Les coups de cœur #487 : Jaewon Choi et Léna Charlon
Jaewon Choi et Léna Charlon, nos coups de cœur de la semaine, utilisent leur boîtier à des fins de documentation. Le premier immortalise...
08 avril 2024   •  
Le sport à l'honneur de la nouvelle édition du festival l'Œil urbain !
Le siège de la Compagnie nationale d'assurance à Mossoul par l'architecte Irakien Rifat Chadirji. 2018 © Charles Thiefaine / Courtesy of Festival l'Œil urbain
Le sport à l’honneur de la nouvelle édition du festival l’Œil urbain !
Du 6 avril au 11 mai prochain à Corbeil-Essonnes, l’Œil urbain revient pour une 12e édition. Fidèle à sa ligne éditoriale accordant une...
05 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Paolo Roversi au Palais Galliera : la mode à la lisière des songes
Guinevere, Yohji Yamamoto, Paris, 2004 © Paolo Roversi
Paolo Roversi au Palais Galliera : la mode à la lisière des songes
En ce moment même, le Palais Galliera se fait le théâtre des silhouettes sibyllines de Paolo Roversi. La rétrospective, la première qu’un...
12 avril 2024   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Paris, Texas, Diane Arbus et Arménie, dans la photothèque d'Alexis Pazoumian
© Alexis Pazoumian
Paris, Texas, Diane Arbus et Arménie, dans la photothèque d’Alexis Pazoumian
Des premiers émois photographiques aux coups de cœur les plus récents, les auteurices publié·es sur les pages de Fisheye reviennent sur...
12 avril 2024   •  
Écrit par Milena Ill
Bodyland : déluge de chairs
© Kristina Rozhkova
Bodyland : déluge de chairs
C’est l’Amérique contemporaine que Kristina Rozhkova photographie dans sa série Bodyland. Une Amérique de la peau orange comme le...
12 avril 2024   •  
Écrit par Hugo Mangin
Entre deux mondes : NYC en IA par Robin Lopvet
© Robin Lopvet
Entre deux mondes : NYC en IA par Robin Lopvet
Du 17 février au 5 mai 2024, Robin Lopvet présente sept séries qui ont toutes en commun l’utilisation de la retouche numérique et/ou de...
11 avril 2024   •  
Écrit par Agathe Kalfas