« Une jeunesse entre endoctrinement, propagande et désir de liberté »

08 mars 2019   •  
Écrit par Lou Tsatsas
« Une jeunesse entre endoctrinement, propagande et désir de liberté »

Photographe française de 40 ans, Aude Osnowycz a voyagé dans les territoires post-soviétiques, jusqu’en Ukraine, pour documenter la jeunesse de pays en guerre. Une série poignante, mêlant violence et poésie. Rencontre avec l’auteure.

Fisheye : Quel est ton parcours photographique ?

Aude Osnowycz :

Je suis photojournaliste depuis 2011. Je me suis tournée vers le média assez tard. Diplômée d’un master en géopolitique, j’ai d’abord travaillé dans la fonction publique. Étant passionnée par l’actualité, le journalisme et la photographie, j’ai sauté le pas à 32 ans, sans formation. En 2011, j’ai couvert la révolution tunisienne, puis je me suis installée dans ce pays. Durant quatre ans, j’ai photographié l’actualité liée au printemps arabe, en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Irak et en Syrie. Ces quatre dernières années, enfin, j’ai commencé un travail sur l’espace post-soviétique.

Comment composes-tu tes séries ?

J’essaie de mêler actualité et démarche esthétique. Esthétiser ou non la violence et la pauvreté demeure un débat récurrent dans le monde de la photo. Pour ma part, je pense que certaines images doivent sortir du lot pour provoquer une émotion, et interpeller sur la situation d’un pays, d’un conflit, d’une situation politique, etc. Je passe beaucoup de temps à trouver LA photo qui sera belle et frappera les esprits. Et puis, je mets en valeur l’humain. Je réalise majoritairement des portraits, car ce sont les gens qui m’intéressent. Leur regard, leurs poses, leurs attitudes et surtout le rapport que je noue avec eux.

Peux-tu m’expliquer la genèse de ton projet sur le territoire post-soviétique ?

Mon but était de documenter les pays frontaliers de la Russie. Ces zones situées entre l’Europe et la Russie, l’est et l’ouest. Le projet s’appelait alors À l’ombre de l’Empire. Je me suis rendue en Abkhazie, république autoproclamée du Caucase, en Biélorussie, en Crimée et en Ukraine. Je n’avais pas prévu de m’intéresser aux jeunes, mais ma visite en Ukraine, de part et d’autre de la ligne de front, m’a poussée à me focaliser sur la jeunesse, côté ukrainien, puis côté séparatiste. Il est important de montrer comment vivent les jeunes dans un pays en guerre, entre endoctrinement, propagande et désir de liberté. Une jeunesse entre guerre et paix, qui nous montre une autre facette du conflit.

© Aude Osnowycz

Racontes-nous ton parcours en Ukraine…

Je m’y suis rendue à quatre reprises, durant des périodes d’une à deux semaines. Je suis allée en République populaire de Donetsk, dans le centre de l’Ukraine, puis à l’extrême ouest, et enfin à Kiev, la capitale. J’ai photographié des camps paramilitaires, des camps de jeunesses patriotiques, et des jeux de guerre grandeur nature (cette fascination pour la guerre me taraude, et je continue d’ailleurs à travailler sur l’embrigadement et la militarisation des jeunes en Russie). Mais j’ai aussi capturé une jeunesse underground, des enfants qui ne rêvent que d’une chose : vivre une vie normale et échapper à la guerre.

Comment s’est passée la rencontre avec tes modèles ?

Je me suis immergée dans la culture locale grâce à ma « fixeuse » (la personne qui m’a guidée sur le terrain). Âgée de 25 ans, elle vit à Donetsk, en pleine zone de conflit, et est devenue l’une de mes meilleures amies. Elle m’a permis de rencontrer ses amis, sa famille, de m’immerger dans le monde des jeunes ukrainiens. J’ai également rencontré mes modèles lors de visites dans des camps patriotiques ou paramilitaires, ou dans des écoles militaires. En général, ils sont tous fiers d’être photographiés, puisqu’ils servent leur patrie ! Quant à la jeunesse underground, elle a rapidement compris le sens de mon projet. Certains n’avaient pas connaissance de cet embrigadement patriotique, cette militarisation précoce, et mon projet leur a ouvert les yeux.

Tu es d’origine biélorusse et ukrainienne. Ton héritage culturel t’a-t-il aidée à réaliser ce projet ?

Oui. Mon grand-père était ukrainien, et il est l’une des raisons qui m’ont poussée à me rendre dans ce pays : afin de renouer avec mon passé. Mon grand-père a eu une grande influence sur moi, et petite j’ai baigné dans l’univers culturel ukrainien : les musiques, les fêtes traditionnelles… L’âme slave m’a toujours fascinée par sa démesure. Les joies comme les peines sont démultipliées. J’aime particulièrement le quatrain du poète russe Fiodor Tiouttchev, qui la définit :

« On ne peut pas comprendre la Russie par l’esprit,

Ni la mesurer avec des outils de mesure habituels,

Elle est d’une nature si particulière,

Qu’en elle, on ne peut que croire. »

© Aude Osnowycz

Tu mêles poésie, amitié et violence dans ta série. Pourquoi ?

J’ajouterais même le terme « colère », car je souhaite représenter toute la palette d’émotions de l’être humain. Si je donne à voir la violence, je souhaite également montrer l’innocence de ces jeunes. De même, les tons parfois désaturés présentent une certaine intemporalité, car la question de l’embrigadement de la jeunesse est présente partout dans le monde et a toujours existé. Ces tons évoquent également l’atmosphère post-soviétique, assez grise. Une impression d’entre-deux, entre présent et avenir.

Qu’as-tu retenu de ces voyages en terre soviétique ?

J’ai retenu que la vérité est multiple. Il existe une propagande anti-occidentale en Russie, mais nous menons de notre côté une propagande anti-russe. La vérité est très différente de la vision diabolique que les médias promeuvent. Il faut toujours douter, chercher, se questionner. Se mettre à la place de ces peuples, qui faisaient autrefois partie d’une super-puissance, et qui ont tout perdu suite à la perestroïka. Comment alors ne pas comprendre l’adulation d’un leader comme Poutine, qui symbolise un retour de la grande Russie ? Il faut aussi souligner que ces territoires sont en pleine mutation, fortement marqués par le passé soviétique. Un passé dont l’État se sert pour asseoir sa puissance. Mais ce sont aussi des territoires en pleine renaissance, portant une jeunesse moderne, ultra-connectée et résolument tournée vers l’Occident.

Une rencontre marquante durant ce périple ?

Je me souviens d’Anya, pas beaucoup plus âgée que ma fille. Qui s’entraînait déjà à tirer avec un faux fusil. Son père est un fervent nationaliste. Elle ne cherche qu’à lui plaire, certainement, mais elle se voit déjà défendre son pays dans les tranchées du Donbass.

© Aude Osnowycz

© Aude Osnowycz© Aude Osnowycz

© Aude Osnowycz

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© Aude Osnowycz

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© Aude Osnowycz

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