We love where we live

06 octobre 2020   •  
Écrit par Anaïs Viand
We love where we live

En février, le Prix HSBC récompensait Louise Honée, une artiste diplômée en histoire de l’art spécialisée dans la photographie documentaire et le portrait, pour son projet We Love Where We Live. Un ouvrage doublé d’une exposition itinérante présentant une communauté dont les enfants ne peuvent qu’espérer des jours meilleurs.

« En 2017, alors que Trump venait d’être élu, j’ai visionné un documentaire sur le comté de McDowell, en Virginie-Occidentale, au cœur des Appalaches. J’ai découvert un territoire complètement décimé, abandonné, où 36 % des résidents vivent sous le seuil de pauvreté. Dans cette région pro-Trump, la majorité des enfants vivent seuls, sans parents. Ces derniers ayant quitté la ville pour essayer de trouver du travail ailleurs », annonce Louise Honée, une photographe néerlandaise spécialisée dans le documentaire et le portrait. Comment la désindustrialisation impacte-t-elle la vie des individus ? La vie économique, sociale et familiale n’est-elle pas liée à l’activité industrielle ? Que se passe-t-il en cas de déclin ?

« Parmi les douze finalistes portant un regard sur le monde tel qu’il est, tel qu’il va – ou ne va pas –, le dossier de Louise est rapidement sorti du lot, déclare Fannie Escoulen, conseillère artistique de l’édition HSBC 2020, Louise Honée a été capable de porter un regard sur l’enfance, alors même que cette thématique fait partie intégrante de sa vie professionnelle depuis un moment déjà. Elle a réussi à se renouveler, à proposer un nouveau regard, tendre, non intrusif, ni voyeuriste ». L’attrait de Louise Honée pour la question de la jeunesse et de l’enfance lui est venu naturellement alors qu’elle terminait ses études à l’Académie de photographie d’Amsterdam. « Ma vie familiale a d’ailleurs constitué mon premier sujet documentaire », se souvient l’artiste, mère de quatre enfants. Depuis, elle ne cesse de témoigner de l’espoir indestructible de la jeunesse, et de capturer cette émotion fragile dans toutes sortes de circonstances. Dernier chapitre consacré à l’enfance, son projet primé par le prix HSBC, We Love Where We Live, s’inscrit dans une œuvre au long cours.

© Louise Honée

Impossible de rêver

Dans le comté de McDowell, les caravanes et les roulottes remplacent les maisons vides, et quelques magasins d’alimentation et fastfoods rassemblent les derniers habitants. Il lui aura fallu quatre séjours pour saisir la complexité de ce territoire frappé de plein fouet par la désindustrialisation – la ville dépendait autrefois de l’exploitation du charbon. « Installée dans le seul et unique hôtel de la ville, je me suis liée d’amitié avec le propriétaire, 85 ans, dont la femme s’appelait Louise », raconte l’artiste qui s’est immergée, à des milliers kilomètres de sa famille, dans un espace fantomatique. Un point d’ancrage indispensable pour aller à la rencontre d’une communauté avec laquelle elle a construit des liens profonds. « Le climat de confiance avec les enfants s’est installé progressivement. Au départ, je dessinais avec eux. Ensuite, je les ai accompagnés dans leur quotidien. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à les photographier ». Pauvreté, abandon, insécurité, obésité… Les enfants, élevés par leurs grands-parents ou oncles et tantes, évoluent dans un monde étrange qui ne leur évoque plus rien, et où il leur est impossible de rêver. « Un jour, j’ai demandé à une jeune fille d’imaginer sa journée idéale. Et même avec tout l’argent du monde, elle choisirait d’aller manger une glace au MacDonald avec ses ami(e)s – le fast-food étant situé, en voiture, à 40 minutes de trajet. » La liste des difficultés rencontrées par la communauté existe bel et bien, mais elles n’ont pas retenu l’attention de la photographe. « Qui suis-je pour juger et critiquer leur mode de vie ? J’ai préféré me concentrer sur ce qui les relie, les retient », précise-t-elle. Tel un fil rouge, l’artiste crée des alternances entre les enfants, leur environnement, et leurs animaux de compagnie. Ses noirs et blancs laissent entrevoir une juste distance. Elle ne va jamais trop loin ni trop près. « On sent la tendresse de Louise envers eux, et la confiance des enfants envers la photographe », analyse Fannie Escoulen. Le paysage, au demeurant inquiétant, devient alors protecteur, « comme une couverture invisible ». Une autre contradiction.

Utopie ou dystopie ? Difficile d’éluder la question en parcourant ces paysages désolés, peuplés d’enfants délaissés. Est-ce à cela que pourrait ressembler notre société de demain ? Un monde où la nature aurait repris ses droits et où les enfants, forcés de survivre, seraient livrés à eux-mêmes ? Faut-il y voir un avertissement ? Fannie Escoulen se veut rassurante : « C’est un tableau qui peut certes paraître assez noir, car il renvoie à un monde, ou du moins à une Amérique au bord de l’apoplexie, mais Louise Honée parvient à cueillir ce qu’il reste de l’humanité : un espoir, incarné par les enfants. C’est le vide et en même temps le plein : fraternité, légèreté et beaucoup d’amour émanent de ces images.». Un regard bienveillant témoignant d’un sentiment d’appartenance très fort. En témoigne un panneau situé à la sortie de la ville : We Love Where We Live.

Un projet visible à la galerie Esther Wœrdehoff jusqu’au 7 octobre, et à retrouver à partir du 21 novembre à la Cité musicale, galerie d’exposition de l’Arsenal, à Metz.

We Love Where We Live, Atelier Exb, 108 p, 30 €. 

© Louise Honée© Louise Honée
© Louise Honée© Louise Honée

© Louise Honée© Louise Honée

© Louise Honée

Explorez
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d'amies retraitées...
19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Photographe et réalisatrice russe réfugiée à Paris, Maru Kuleshova signe, avec Rememory, son premier court-métrage. L'œuvre offre un...
19 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Simone Veil – Mes sœurs et moi  : veiller sur elles
Denise Vernay, 1988 © Archives familles Veil et Vernay
Simone Veil – Mes sœurs et moi : veiller sur elles
Jusqu’au 15 octobre 2026, le Mémorial de la Shoah accueille Simone Veil – Mes sœurs et moi. Une exposition profondément touchante, conçue...
18 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Circulation(s) 2026 et les écritures visuelles plurielles
© Marine Billet
Circulation(s) 2026 et les écritures visuelles plurielles
Circulation(s), festival événement de la photographie émergente européenne, revient pour sa 16e édition, du 21 mars au 17 mai 2026. Une...
18 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
© Margaux Fournier / "Au bain des dames"
Margaux Fournier : Au bain des dames au bord de la vieillesse
Avec Au bain des dames, nommé aux César 2026, Margaux Fournier réalise une fresque contemporaine d’un groupe d'amies retraitées...
19 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Image issue du court-métrage Rememory © Maru Kuleshova
Maru Kuleshova, sur la rivière de la postmémoire
Photographe et réalisatrice russe réfugiée à Paris, Maru Kuleshova signe, avec Rememory, son premier court-métrage. L'œuvre offre un...
19 février 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
L'agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
© Antoine Lecharny
L’agenda de la semaine : 5 expositions à ne pas rater à Paris !
Cette semaine, Paris se transforme en un vaste terrain de fouilles sentimentales et historiques. Des cryptes du Panthéon aux cimaises du...
18 février 2026   •  
Simone Veil – Mes sœurs et moi  : veiller sur elles
Denise Vernay, 1988 © Archives familles Veil et Vernay
Simone Veil – Mes sœurs et moi : veiller sur elles
Jusqu’au 15 octobre 2026, le Mémorial de la Shoah accueille Simone Veil – Mes sœurs et moi. Une exposition profondément touchante, conçue...
18 février 2026   •  
Écrit par Ana Corderot