Alessandro De Marinis et l’amour gémellaire, à l’épreuve de tout

10 mars 2023   •  
Écrit par Lou Tsatsas
Alessandro De Marinis et l’amour gémellaire, à l’épreuve de tout

Sujets insolites ou tendances, faites un break avec notre curiosité. Né en 1995 dans les Pouilles, Alessandro De Marinis est aujourd’hui artiste, photographe et écrivain diplômé des Arts Décoratifs de Paris. Depuis ses premiers pas créatifs, il développe le projet « de toute une vie », retraçant sa relation fusionnelle avec son frère jumeau, Davide, comme les combats qu’ils n’ont cessé de mener depuis leur enfance. Révoltés contre une société, une famille qui cherche sans relâche à les séparer, les deux frères parviennent, par l’image, à revendiquer leur amour gémellaire, et à lutter contre leurs détracteurs. À travers l’art du portrait, l’auteur imagine une série de mises en scène à la fois drôle, absurde et sensible, déconstruisant la notion de genre et s’approchant du divin. Entretien.

Fisheye : Que représente la photographie pour toi ?

Alessandro De Marinis : La photographie est pour moi un moyen de cristalliser le présent, comme de matérialiser le passé. Mon travail se construit à partir d’expériences qui ont le plus marqué ma vie dans le sud de l’Italie : ma famille, le rapport à mon frère jumeau, et les univers bibliques et mythologiques. Mon univers est aussi peuplé de figures angéliques, d’images religieuses et androgynes. Entre poésie et fiction, mes projets s’articulent autour du couple au sens large : le couple gémellaire, la relation mère-fils, sédentaires et nomades, anges et serviteurices… Mon travail est aussi animé par des personnages complexes, qui réinterprètent des mythes, comme Adam et Eve, Caïn et Abel. Ainsi, j’interroge les parcours humains, la détermination sociale, le bien et le mal, et le rapport à l’autre et à soi.

Comment es-tu devenu toi-même photographe ?

Le premier portrait que j’ai réalisé est celui de mon frère. Celui-ci a été mon premier et unique modèle depuis mes débuts. Je dirais que la photographie m’a été donnée, envoyée comme un cadeau, une arme au moment où j’en avais le plus besoin. Une aide divine. Elle s’est révélée à moi, comme une manière de capter le temps passé avec mon frère, pour que ces images – ces reliques presque funèbres – témoignent, dans l’avenir, le temps de l’amour gémellaire.

J’écris aussi des romans photographiques. Mes textes sont inspirés par la philosophie artistique et politique. J’ai notamment publié Autobiographie familiale, essai de construction de soi, un essai réalisé à partir d’archives de ma famille, dans lequel je questionne le rapport entre photographie et corps, images et survivances.

© Alessandro De Marinis

Que représentes-tu, dans ton œuvre ?

J’aime capturer les parties du corps de mon frère. Ses pieds, ses mains, sa poitrine, son visage triste. Je me suis rendu compte assez tard que je transfigurais en fait mon frère dans le corps du Christ. À la manière d’un archéologue, je conservais secrètement des traces de ces reliques sacrées, je les vénérais. De plus, posséder ces « parties » de mon frère me donne la certitude qu’en quelque sorte, il était toujours là, près de moi.

Peux-tu revenir sur un portrait particulièrement fort que tu as réalisé de lui ?

L’un des premiers portraits représente une image religieuse, sacrée, un autel. Cet acte photographique n’était pas un simple processus mécanique. C’était quelque chose de plus profond, plus mystique. Comme un rite religieux, une cérémonie privée entre Davide et moi, à laquelle personne n’avait le droit d’assister. Une initiation à notre culte, imprégné d’amour fraternel et d’ambre, sanctifié par les larmes de ma mère, sa protection maternelle, consacré avec l’aide de mon père, gardien de ce moment et témoin silencieux. Ça a été le début d’un chemin et d’un rituel que j’ai installé entre moi et mon frère, pour assurer notre survie.

© Alessandro De Marinis© Alessandro De Marinis

Tu parles de survie, t’es-tu senti en danger ?

Étant nés dans une famille et un village du sud de l’Italie extrêmement catholiques, depuis notre enfance, nous sommes entrés dans ce que Michel Foucault appelait « le chemin de la vérité ». Nous avons suivi pendant des années le catéchisme, au cours duquel nous devions apprendre par cœur chaque passage de la Bible et de l’Évangile, nous nous confessions régulièrement. Or, la pratique du « dire vrai » chrétien, nous a obligés à vivre dans un climat hautement castrateur, où tout désir, tout ce qui était « anormal » – y compris mon homosexualité – devait être soit caché, soit confessé sans hésitation, sous peine de subir la peine, le péché et la damnation éternelle. C’est à l’église que la folie de mes angoisses est soudainement survenue. Avec elle, un événement tellement prophétique qu’il continue, encore aujourd’hui, à exercer son pouvoir sur moi et mon frère jumeau.

De quel événement parles-tu ?

Je parle de la découverte de l’histoire de Caïn et Abel. Ce fratricide a résonné dans mon esprit comme une prophétie, une annonciation. Durant toutes nos années de vie gémellaire, mon frère jumeau et moi avons succombé à chaque décision extérieure qui exigeait notre séparation. À l’école, nos professeur·es ne souhaitaient pas que nous restions dans la même classe. Même nos ami·es faisaient tout pour nous séparer. Chaque prétexte était utilisé pour nous diviser. Notre union, notre force les effrayait et les attirait. Iels étaient enragé·es de ne pas pouvoir avoir notre chance, de jouir de quelqu’un qui les complète. Notre avenir était un présage de mort, d’anéantissement. Il ne présentait pas la moindre trace d’union, aucune allusion à la vie gémellaire. La séparation était notre seule chance d’émancipation. C’est ainsi que mon existence s’est façonnée. Et depuis cet instant, ma vie s’est transformée en un récit biblique, la barrière entre réalité et légende s’est affranchie.

© Alessandro De Marinis© Alessandro De Marinis

Finalement, à quoi ressemble votre relation aujourd’hui ?

Nous avons toujours eu une relation fusionnelle. Quand je lui ai annoncé que je partais à Paris étudier la photographie et l’histoire de l’art, nous avons beaucoup pleuré tous les deux. Dès que j’ai quelques jours de congés, je rentre en Italie pour passer quelques jours avec lui. C’est une sorte de pathologie, un besoin : plus nous sommes éloignés l’un de l’autre, plus nous sommes tristes, déprimés, malades. Mon frère m’a toujours soutenu dans mes choix de vie ou professionnels : il était le seul à mes côtés lorsque j’ai annoncé mon homosexualité, m’a toujours soutenu dans mes études artistiques. Pourtant, étant lui-même médecin, il est plutôt strict, précis, presque cynique… Mes séries photographiques sont le seul moyen que nous avons d’être ensemble, de pouvoir passer du temps seuls, sans que personne ne nous dérange ni ne nous juge. C’est une sorte de résistance.

Ce travail sur la gémellité est d’autant plus surprenant que vous ne vous ressemblez pas. Est-ce une force selon toi ?

Oui, nous sommes complètement différents physiquement. Pour nous, cela n’a jamais été important. Au contraire, nos différences physiques et psychologiques nous ont permis de mieux nous accepter : nos défauts, la pluralité des goûts, des intérêts… Cela nous a aussi fait comprendre que nous étions bel et bien uniques. Si cette particularité n’a jamais rien changé pour nous, pour les autres, en revanche – notre famille, l’école, l’église – nos différences signifiaient une seule chose : « Il faut les diviser, chacun doit prendre son propre chemin ».

© Alessandro De Marinis

Dans tes portraits et autoportraits, tu interroges également les codes de la représentation masculine. Peux-tu m’en dire plus ?

La question de la masculinité est effectivement toujours sous-entendue dans mon travail, sans n’être jamais évoquée directement. La question de la ressemblance – primordiale pour moi – me permet de l’aborder, par le prisme de l’androgynie. Depuis mon enfance, je n’ai jamais respecté ces « critères de la masculinité ». Mon corps m’a toujours permis de migrer entre deux formes, deux identités. Le féminin et le masculin sont en symbiose chez moi. Dans mon travail, ils se réunissent pour s’élever au divin. L’histoire mythologique de l’androgyne y est donc évidemment présente. À l’origine, il y avait une troisième sorte d’êtres humains, mi-hommes mi-femmes : les hermaphrodites. Zeus, effrayé par leur puissance, décida de les séparer, et ainsi il n’y eu plus que les hommes et les femmes. Depuis, nous sommes condamné·es à errer à la recherche de notre moitié. Dans mon projet, je tente de réinterpréter cette histoire comme une normalisation héritée des temps anciens. Un fragment des origines du monde, où nous n’étions qu’un être. L’union fait peur, mon projet se lit donc comme une lutte continuelle envers celles et ceux qui refusent l’idée qu’un corps puisse contenir les deux natures : homme et femme.

© Alessandro De Marinis© Alessandro De Marinis

Quelles autres thématiques explores-tu à travers tes séries ?

La relation mère-fils a toujours été au centre de mon travail. J’ai de ma mère des images hors du temps, des icônes fraîches, saisies de notre quotidien, inaltérables. Toutes ces images rappellent en elle le sacré, le culte… La lumière, la peau claire, sa jeunesse, les yeux : tous ces éléments me plongent dans une espèce d’extase mystique, presque religieuse. J’écris sur elle, je m’habille pour elle, je suis ma mère. C’est une manière pour moi de combler la distance entre nous, d’être proche d’elle et du divin.

En quoi ce projet t’a-t-il été bénéfique ?

Remonter aux débuts de l’histoire familiale et comprendre nos différents liens m’a aidé à évoluer. Ce qui représentait une zone d’ombre s’est transformé en un écran où chaque personnage a sa place, sa raison d’être. Ce travail est guidé par un besoin de réconciliation avec moi-même, avec mes souvenirs. La photographie a permis la mise en œuvre de la mémoire et le déclenchement de l’écriture, aussi. Dans un travail presque thérapeutique de construction de soi, se pencher sur son propre passé est le premier pas pour comprendre comment son individualité s’inscrit dans le présent.

© Alessandro De Marinis© Alessandro De Marinis

Se terminera-t-il un jour ?

Tant que j’existerai, il ne se terminera pas. Ce n’est pas un simple projet photographique, pour moi, mais le travail de toute une vie. Mon frère et moi allons changer, grandir, nous transformer – et le projet avec nous. Dans ma dernière série, Nous ne nous marierons jamais, j’ai d’ailleurs intégré sa compagne. Cette dernière représente pour moi une union comme une désunion : dans la société traditionnelle, la femme de mon frère représente une sorte de menace à l’union gémellaire, comme une étape importante de la vie hétérocentrée : le mariage.

Un dernier mot ?

Il y a des années, alors que j’étais encore dans les Pouilles, je n’aurais jamais imaginé arriver jusqu’ici. Je viens d’une famille pauvre, d’un milieu social étranger au monde de l’art, je n’ai reçu aucun soutien. Tout était contre moi. Mais après de nombreux sacrifices, mon travail commence à être reconnu et ça me satisfait énormément. Je n’aurais pu imaginer, il y a seulement trois ans, que j’inaugurerais ma première exposition personnelle à Paris, le 9 mars à la Galerie du Crous, ni que je serais accroché à Venise, pendant le festival Art Laguna Prize. Je remercie donc celles et ceux qui pendant ces longues années m’ont accompagné : ma famille, mon frère, ma mère, mes professeur·es de l’ENSAD, mes ami·es et Florian, mon commissaire d’exposition.

© Alessandro De Marinis© Alessandro De Marinis

© Alessandro De Marinis

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