Chris Killip à la Galerie Magnum : du charbon et des hommes

10 mars 2023   •  
Écrit par Milena III
Chris Killip à la Galerie Magnum : du charbon et des hommes

Jusqu’au 6 mai 2023, les œuvres du photographe anglais Chris Killip sont exposées pour la première fois dans une galerie en France – chez Magnum. Des images d’archives d’une élégance envoûtante, éclats de regard privilégiés sur l’histoire de la dépression dans laquelle s’enfonce son pays dans les années 1970 et 1980.

Témoin engagé de cette histoire, le photographe de la désindustrialisation des années 1970 et 1980 dans le Nord de l’Angleterre l’est certainement. Si l’on doit attendre son arrivée aux États-Unis dans les années 1990 pour voir arriver la couleur dans son travail, la Galerie Magnum de Paris a décidé d’harmoniser son exposition autour des séries issues de son livre majeur In Flagrante (1988), exclusivement en noir et blanc. Bien que programmé en 2015 pour une exposition au Palais de Tokyo, c’est bien la première fois que Chris Killip est représenté dans une galerie en France.

« Sa détermination à connaître les communautés qu’il a photographiées témoigne de la conscience qu’avait Chris Killip d’avoir un regard biaisé », soutient Samantha McCoy, directrice de la galerie. Pourtant, sa capacité à s’immerger au sein de communautés protectrices, souvent marginales, explique sans doute la confiance qu’on lui accorde sans trop de difficulté. Parmi les séries présentées, Seacoal (1970-1984) capture l’existence rude que mènent des pêcheurs de charbon, travail archaïque à la limite de la légalité – une composition montrant un homme encapuchonné, à cheval, révèle un univers où « le Moyen-Âge et le 20e siècle [se trouvent] entrelacés », selon ses propres mots. Skinningrove (1982-1984) rassemble des images prises dans une communauté de pêcheurs, et témoigne d’une compréhension profonde du mode de vie et des mentalités insulaires. L’importance accordée à la mer s’y révèle dans toute l’ambiguïté du sentiment de crainte et de fascination mêlées qu’elle crée, sentiment partagé par le photographe issu de l’Île de Man.

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

Le sublime de l’ordinaire

Après avoir quitté l’école à 16 ans, Chris Killip est devenu l’assistant de plusieurs photographes. La découverte de l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson est pour lui une révélation : comme lui, il photographiera désormais l’histoire en train de se faire et affirmera tout au long de sa carrière la subjectivité de son projet documentaire. « Le plus souvent, les personnes représentées dans les photographies de Chris Killip ne se voient pas elles-mêmes dans les livres d’Histoire. Chris Killip a saisi toute l’importance de leur accorder ce regard », poursuit Samantha McCoy.

Dans Skinningrove, Chris Killip est là, sur une barque, mêlé aux pêcheurs, partage leur amitié et leur solidarité, prend part à leurs rituels et photographie les choses de la vie dans toute leur banalité – extraordinaire pour l’œil contemporain – mais aussi la mort, et la douleur qu’elle cause aux vivant·es. À propos de Skinningrove, il explique dans un court film documentaire : « J’aime la photographie en raison de la familiarité qu’elle m’offre. Je suis là avec un appareil photo à plaques, très visible, mais personne n’est réellement dérangé par ma présence. Et j’aime le fait que personne ne me regarde. Ils sont pris dans leurs propres pensées, quoi qu’ils fassent. » Son incertitude à savoir à quoi ces photographies devront servir une fois présentées devant un public, voire si elles doivent même être seulement présentées, est à l’image de l’élégance emprunte de pudeur de son geste photographique.

Décédé en 2020, ce témoin privilégié du sublime de l’ordinaire aura remporté le Prix Henri Cartier-Bresson en 1989, et son oeuvre figure dans les collections permanentes du MoMA ou encore du Victoria and Albert Museum de Londres. Aujourd’hui, l’on peut se réjouir que ces photographies ne soient pas restées dans le secret et que le monde puisse les découvrir, tant le lyrisme, la poésie et l’émotion souvent déchirante qui s’en dégagent restent indélébiles.

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

© Chris Killip Photography Trust / Magnum Photos

Explorez
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
© Martin Parr
Jo Ratcliffe et Martin Parr : quand paysages et société se reflètent
Au Jeu de Paume, du 30 janvier au 24 mai 2026, deux expositions majeures de photographie interrogent la manière dont l’image rend compte...
17 janvier 2026   •  
Écrit par Costanza Spina
The Beat Goes On : le Quai de la photo retrace l’histoire du clubbing
© Karel Chladek
The Beat Goes On : le Quai de la photo retrace l’histoire du clubbing
Jusqu’au 24 avril 2026, le Quai de la photo rend hommage au monde de la nuit avec The Beat Goes On. L’exposition rassemble huit...
16 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Dans l’œil d'Antoni Lallican : hommage
1 © Antoni Lallican
Dans l’œil d’Antoni Lallican : hommage
Disparu le 3 octobre dernier, tué par un drone russe dans le Donbass, Antoni Lallican, photoreporter et collaborateur pour la presse...
15 janvier 2026   •  
Écrit par Ana Corderot
Nos derniers articles
Voir tous les articles
La sélection Instagram #542 : vignettes et mosaïques
© Taras Perevarukha / Instagram
La sélection Instagram #542 : vignettes et mosaïques
Les artistes de notre sélection Instagram de la semaine font dialoguer les images. Entre collages, mosaïques et estampes, leurs créations...
Il y a 1 heure   •  
Écrit par Marie Baranger
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
© Charlotte Robin
Blue Monday : 28 séries de photographies qui remontent le moral 
Depuis 2005, chaque troisième lundi de janvier est connu pour être le Blue Monday. Derrière ce surnom se cache une croyance, née d’une...
19 janvier 2026   •  
Écrit par Apolline Coëffet
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
00/00/0000 - 00:00, de la série (Ni) Non © Ninon Boissaye
Les coups de cœur #573 : Ninon Boissaye et Guillaume Millet
Ninon Boissaye et Guillaume Millet, nos coups de cœur de la semaine, s’intéressent à des sujets engagés et à des moments de flottement....
19 janvier 2026   •  
Écrit par Marie Baranger
Les images de la semaine du 12 janvier 2026 : clubbing, Géorgie et couleurs
© Zhang JingXiang / Instagram
Les images de la semaine du 12 janvier 2026clubbing, Géorgie et couleurs
C’est l’heure du récap ! Cette semaine, les pages de Fisheye vous emmènent au cœur du monde du clubbing, en Géorgie et dans un univers...
18 janvier 2026   •  
Écrit par Fisheye Magazine